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Mot pour mot

Interview exclusive de Vassilis Alexakis

Parler avec Vassilis Alexakis est d’abord et avant tout un grand plaisir, qui plus est partagé : car si l’Autre est au cœur de son œuvre, comme on a justement remarqué, le dialogue est au cœur de sa façon d’être. Et qui dit dialogue, dit écoute et ouverture de l’esprit. La discussion qui suit a eu lieu à l’occasion de la parution de son dernier livre, Ap. J.-C., où un jeune étudiant en histoire, passionné de philosophie, brave le mythe du Mont Athos, à la demande de Nausicaa, sa vieille logeuse. Son arme n’est autre que « le jeu des questions et des réponses [qui] n’a pas de fin puisque toutes les réponses suscitent des interrogations ». Tout naturellement, ce n’est donc pas sur un point final que notre entretien s’achève mais sur trois points de suspension...

L.S. : J’avoue que ma première réaction à la parution de votre nouveau livre, Ap. J.-C., fut la surprise. Je n’avais jamais jusque là associé votre œuvre au sentiment religieux. Ma première question s’impose donc d’emblée : Pourquoi ce choix ?

V. A. : A travers mes enquêtes sur la Grèce antique, surtout à l’occasion de la rédaction de La Langue maternelle, j’ai été amené à réaliser que l’on ne pourrait jamais connaître la Grèce à fond sans s’intéresser à la religion. Un tas d’indices différents m’a convaincu de l’immense influence exercée par l’Eglise mais aussi des attaches des partis politiques à la religion. La question m’a parue donc incontournable. Le Mont Athos s’est imposé par conséquent comme la meilleure façon d’aborder cette question, puisqu’il symbolise et l’Eglise officielle et la tradition byzantine à la fois. Byzance en tant que source de l’orthodoxie, cela m’intéressait également. Mon motif premier ne fut donc pas mon goût personnel pour la religion – vu que j’y suis plutôt opposé et relativement indifférent – mais mon amour pour la Grèce. C’est mon intérêt pour la Grèce qui m’a poussé dans cette direction. Par la suite, lors de la constitution du roman et de la transformation de mon matériel en fiction, j’ai constaté que ce qui m’attirait principalement n’était pas seulement les conséquences de la domination chrétienne en Grèce mais aussi et surtout la confrontation entre le monde chrétien et celui qui l’avait précédé. L’un a entraîné l’autre. J’ai découvert par coïncidence que le Mont Athos répond aux deux questions simultanément du fait de son histoire ancienne, celle d’avant les moines, qui reste pratiquement inconnue. Le Mont, déjà habité dans l’antiquité, ce qui m’a intrigué davantage, représente l’association contradictoire des deux visages de la Grèce, antique et byzantin.

L.S. : Cette confrontation systématique entre antiquité et Byzance prévaut d’un bout à l’autre de votre roman.

V. A. : Elle constitue les deux axes de l’histoire. Comme je l’ai déjà dit d’ailleurs, il faut deux axes, non pas un seul, pour créer une fiction. Une seule idée n’est pas suffisante, il en faut deux. Le roman découle de la tension entre ces deux idées. Dans ce livre, il s’agit d’une part du monde ancien, représenté par les présocratiques, le père du narrateur, le passé du Mont Athos ou encore le prénom de Nausicaa, et de l’autre de la Grèce contemporaine, en tant que produit du Byzance et de l’Eglise orthodoxe.

L.S. : De votre côté, vous semblez montrer une nette préférence pour le monde antique.

V. A. : Pour moi, ceci est évident. Le contraire signifierait que je privilégie la restriction de la liberté contre la liberté elle-même, le dogmatisme contre la philosophie, l’art byzantin contre l’art antique. A mes yeux, il est évident que tout l’intérêt et le bénéfice d’être Grec réside dans la Grèce de l’antiquité et point du tout dans celle de l’empire byzantin.

L.S. : Autrement dit, vous opposez « le mont des certitudes », pour reprendre votre propre expression, à « la colline des doutes », à savoir un dialogue philosophique, libre et constructif d’un côté, à un monologue religieux qui ne cherche qu’à bâillonner de l’autre...

V. A. : C’est exact. Et nous le constatons d’emblée dans le livre grâce aux deux piles d’ouvrages devant lesquelles se trouve le narrateur et qui représentent deux mondes différents, séparés par un abîme. Pour conclure, ce que nous considérons en Grèce comme une évidence en matière de pouvoir et d’Eglise, c’est-à-dire notre soi-disant culture grecque chrétienne, n’est qu’une aberration, une affirmation invraisemblable et contradictoire. La culture grecque chrétienne est tout simplement inexistante, par le simple fait qu’elle ne puisse être les deux à la fois, soit elle est grecque soit elle ne l’est pas. Par ailleurs, le christianisme est non pas une culture mais une religion. Malgré quelques aspects remarquables, celui-ci ne pourrait pas, en mon sens, être qualifiée de culture car il n’a rien produit d’extraordinaire, ni dans le domaine de l’art ni dans celui de la littérature ou de la pensée. Il s’agit d’œuvres répétitives et monotones. Certes, la peinture byzantine peut être attachante à un certain degré mais en même temps elle est d’une monotonie accablante, n’étant que reproduction, copie conforme à elle-même.

L.S. : Ce qui vous gênerait le plus dans l’art byzantin ne serait-ce pas finalement l’effacement total de l’individu devant Dieu, à destination de qui et grâce à qui l’artiste est censé créer son œuvre ? Car, après tout, c’est cette condition, préalable à toute création « acheiropoïète », dite sans intervention humaine, que l’ensemble de règles et de restrictions de l’art byzantin cherche à garantir.

V. A. : Certes, mais à vrai dire, tout cela n’est que faux-semblants, contes pour enfants. De nos jours, l’art byzantin a fini par devenir un art rusé qui se vend bien parce qu’il est devenu une espèce de folklore. Il ne reste pas trace de sa vraisemblable sincérité d’antan. D’ailleurs, un des personnages réels de mon livre, le moine péruvien, y fait ouvertement allusion.

L.S. : Pour revenir à l’antiquité grecque, j’aimerais vous interroger sur le choix des présocratiques : pourquoi, de toute la philosophie antique, est-ce les présocratiques que vous mettez en avant à travers les études et les penchants de votre protagoniste ?

V. A. : D’abord, parce qu’ils sont les moins connus, ou alors sommairement connus. Ensuite, parce qu’il existe chez eux un fort sens de l’humour et de liberté de l’esprit, peut-être justement à cause du petit nombre de fragments qui nous sont parvenus. Cependant, j’évoque également Aristote, qui, tout comme Platon, cite les présocratiques à plusieurs reprises dans l’intention de les attaquer. Par ailleurs, on qualifie de présocratique tout philosophe depuis Thalès et jusqu’aux trois les plus célèbres, Socrate, Platon et Aristote. Ils sont considérés comme les prédécesseurs, la genèse de la philosophie, ses origines mêmes. Il fut donc primordial pour moi que mon narrateur, sans avoir fait d’études philosophiques, découvre la philosophie directement à la source.

L.S. : En même temps, il s’agit sans doute des philosophes le moins récupérés par le christianisme.

V. A. : Le christianisme a tenté de les récupérer tous. Les fresques du Mont Athos, auxquelles je me réfère dans mon livre, elles sont bel et bien existantes. Solon, Thalès, et même Pythagore y sont tous représentés. J’ai remarqué de telles fresques pour la première fois à Ioannina. Je pense même que cela fut la première étincelle, que cette combinaison ridicule d’antiquité et de christianisme fut à l’origine de ce livre. On ne peut jamais situer avec certitude l’origine d’un livre, mais a posteriori j’ai réalisé que j’en parlais déjà dans La Langue maternelle.

L.S. : Vous dites : « La Grèce est deux pays. Nous ne parviendrons jamais à rompre avec les préjugés religieux ». Pensez-vous en effet qu’il n’y a pas d’issue possible et que la non séparation entre Etat et Eglise semble être une fatalité pour la Grèce ?


V. A. : Je vais citer le père du narrateur, qui dit à la fin du livre que les choses bougent mais d’un pas désespérément lent. Nous sommes tellement en retard que je doute fort que cela se produise un jour. D’autant plus que je ne vois aucune majorité forte, aucun parti politique prêt à résoudre le problème. La Nouvelle Démocratie s’y oppose, les Socialistes, les Communistes aussi. Je veux dire par là, que je ne vois absolument aucun pouvoir politique décidé à entrer en conflit avec l’Eglise.

L.S. : Quelle est, selon vous, l’explication possible de ce paradoxe, c’est-à-dire que face à l’Eglise, même les mouvements progressistes se plient à la tradition, visiblement omnipotente, et se rangent du côté des forces conservatrices ?

V. A. : Je crois qu’en Grèce aucun parti politique radicalement opposé à l’Eglise ne pourrait jamais gagner les élections et accéder au pouvoir. Ils s’y conforment tous, sous peine de perdre les élections. C’est la raison pourquoi même les socialistes ont dû mettre de l’eau dans leur vin. Andréas Papandréou fit preuve d’une certaine volonté au départ, puis il y a eu quelques tentatives isolées de la part de Tritsis ou Simitis, comme ce fut le cas avec les nouvelles cartes d’identité, mais les résultats furent maigres et sans suite. Depuis un siècle on attend l’événement, qu’un fait marquant se produise, mais on n’avance qu’à pas de tortue. Il a donc raison Zénon, lorsqu’il dit que les choses ne bougent pas... Car, en réalité, le grand problème en Grèce est l’éducation. Si l’Education nationale ne prend pas ses distances vis-à-vis de l’Eglise, nous ne parviendrons jamais à rassembler une majorité volontaire et capable de procéder à la séparation entre Eglise et Etat. Pour l’instant, nous sommes sous l’emprise d’une Education contrôlée par l’Eglise, un peuple contrôlé spirituellement par l’Eglise. Par quel moyen donc, ce peuple pourrait s’y opposer ? En ce qui me concerne, nous nous trouvons dans une vraie impasse.

L.S. : Vue depuis la France, état laïc qui a depuis longtemps délimité la distance entre Eglise et Etat, cette situation peut paraître d’autant plus incompréhensible. A l’heure de l’Europe unie, dans quel degré notre particularité religieuse nous différencie-t-elle et éventuellement, nous éloigne-t-elle des autres pays européens ?

V. A. : Je trouve que cela nous retient considérablement en arrière. Probablement est-ce dû au fait que nous n’avons pas eu l’expérience de la Renaissance. Cela constitue un vrai problème pour la Grèce, c’est-à-dire que tout en étant le berceau de la civilisation grecque ancienne nous ne l’avons redécouverte que par la suite, beaucoup plus tard du reste de l’Europe, qui en a gardé des empreintes. Le paradoxe réside en ce que, tout en habitant sur le même sol, nous avons pris ce retard considérable d’au moins un siècle, dirais-je, si ce n’est davantage. D’où les réactions véhémentes de l’Eglise par rapport à l’enseignement de l’histoire à l’école : chaque fois qu’il y a question d’un changement ou d’une remise en doute de son rôle historique aux yeux du peuple grec, chaque fois par exemple que l’on interroge des idées reçues, telle celle des écoles secrètes tenues par les prêtres sous les Ottomans, l’Eglise tremble. Car c’est ici même où elle a jeté ses profondes racines, ici même d’où elle puise sa force.

L.S. : A propos, comment voyez-vous les réactions récentes contre le livre d’histoire qui ont provoqué finalement son retrait de l’école primaire ?

V. A. : Elles sont révélatrices de la gravité de la situation. Dans l’hypothèse où le livre aurait certaines fautes, ils auraient pu les corriger. Or, visiblement, il revenait sur des mensonges qui depuis longtemps nécessitaient une révision et par conséquent il fut retiré des écoles. En Grèce, on est réduit à prendre en considération en matière d’histoire l’avis de l’archevêque ou du métropolite de Salonique, c'est-à-dire des individus qui ne sont pas historiens, qui n’ont strictement rien à voir avec l’histoire, qui parfois même manquent de culture. Ils ne font que veiller sur leurs propres intérêts, tenter de sauver leur boutique. Chacun raconte ce qui lui passe par la tête, n’importe quoi. Ainsi en Grèce, c’est l’ignorance qui prend la parole et qui finit par se faire écouter.

L.S. : Pour revenir à votre livre, vous avez dit dans le passé qu’en français ou en grec, c’est toujours la même histoire que vous écrivez. Il me semble pourtant que cette fois-ci la réception de votre livre par le public grec risque d’être foncièrement différente de celle du public français. Serait-il possible qu’il y ait des réactions de la part de ceux qui auraient tendance à prendre votre texte au pied de la lettre ?

V. A. : Je ne peux rien anticiper. Il est probable, dans la mesure où le domaine du monothéisme est le domaine du fanatisme. Ceci est évident, venant d’une religion qui cherche à s’imposer, et qui par conséquent refuse tout dialogue, puisqu’elle se considère comme le seul et unique détenteur de la vérité. Dans la mesure où ces gens-là ne sont pas pour le dialogue mais pour le monologue, il est possible qu’ils réagissent à un livre qui dénonce ce genre de comportement. Mais, une fois de plus, je n’anticipe rien.

L.S. : Je voudrais rester encore un peu sur la question de la réception, sous son double sens d’accueil d’un ouvrage par le public et de sa perception, car il me semble que votre dernier livre présente une particularité supplémentaire : mon sentiment est que, par ses références culturelles même, un Grec risque d’être inhibé dans sa lecture, peut-être plus qu’un Français. Personnellement, lorsque j’ai pris Ap. J-C entre mes mains, j’ai constaté à ma grande surprise que, vu sa thématique, une attente se faisait déjà sentir en moi, une vague idée reçue, liée sans doute à toute cette littérature « athonite », ce topos littéraire grec qui réunit invariablement des écrivains pratiquants et athées, en allant d’Ouranis et de Kazantzakis jusqu’à Pentzikis et à Séféris. Il s’agit sans doute de cette longue tradition spirituelle d’un voyage initiatique à Athos, déjà inscrite chez un Grec mais pas forcément chez un Français, qui fait écran.

V. A. : Certes, cependant un grand nombre de livres sur le Mont Athos ont déjà paru en France. Leur point commun est qu’ils répètent tous la même chose de la même manière. En réalité, ils ne constituent qu’un seul livre. Autant les Grecs que les Français, Lacarrière par exemple, ils décrivent tous exactement la même chose. Rétrospectivement, je ne peux m’empêcher de me sentir en peu frustré, car moi aussi à l’époque j’avais lu ces livres et, par ignorance, j’avais tout accepté. Plus particulièrement chez Lacarrière, il y a une méditation, un recueillement, une beauté, des éléments que moi aussi j’ai tenu à préserver en partie dans mon livre, à ne pas exclure. La raison étant que je ne suis pas fanatique à tel point de ne pas voir qu’un certain nombre de gens y sont sensibles. Il y a dans mon roman un journaliste qui éprouve une vraie émotion face à ses découvertes ou encore le moine péruvien et d’autres personnages qui partagent les mêmes sentiments.

L.S. : Je trouve en effet qu’un des grands mérites de votre livre réside en ce qu’il représente un large spectre d’attitudes vis-à-vis de la religion.

V. A. : J’ai voulu ne rien exclure. Cependant, ce qui me frappe est que dans ces livres il n’est question nulle part de pouvoir, d’argent, de politique générale de la cité athonite de l’époque de sa fondation jusqu’à nos jours. Aucune référence sur cette politique opportuniste, aucune allusion non plus sur les finances de cette communauté hautement intéressée. Dans ce sens, le fait que l’Eglise, après les incendies de cet été n’ait pas voulu apporter d’aide, est révélateur. On parle d’un monde puissant, richissime, qui refuse d’apporter son obole. Pour moi, il restera toujours un mystère, le pourquoi et comment tout ceux qui ont déjà visité Athos, Lacarrière et Kazantzakis y compris, n’ont rien vu de tout cela. Comment cela s’explique-t-il ? Peut-être furent ils des gens croyants dans leur for intérieur, qui ont refusé de voir ce qu’ils n’auraient pas voulu croire. Pour ma part, je ne suis pas pratiquant, il n’y a pas eu dans mon cas d’obstacle m’empêchant de voir ce qui risque de gêner.

L.S. : Cependant, quelques voix contestataires se sont déjà levées dans le passé.

V. A. : Bien entendu, je ne prétends pas être le premier ou le seul. Il existe d’ailleurs déjà une tradition de littérature antireligieuse, dans l’hypothèse où mon livre pourrait être qualifié ainsi. Prenez la Papesse Jeanne par exemple, ce n’est pas un hasard si une des œuvres capitales de la littérature grecque moderne tourne autour d’une thématique similaire. D’ailleurs, je ne peux pas exclure l’éventualité que mon livre soit associé à ce dernier. Ou qu’il fasse du bruit pour les mêmes raisons.

L.S. : Pour mémoire, Roidis fut excommunié…

V. A. : Car lorsqu’on touche à la religion, la question si on touche à l’orthodoxie ou au catholicisme n’est plus d’aucune importance. Du moment où ils ont des intérêts en commun, ils forment une unité. Regardez l’article paru dans La Croix : ils furent gênés par le livre. Pourtant, ils me connaissent bien et savent que toutes mes informations ont été vérifiées.

L.S. : Quelle différence donc entre Vatican et Patriarcat ?

V. A. : Le Pope actuel raisonne de la même manière que les moines du Mont Athos. Il pense que les autres religions ne sont pas dignes d’intérêt, qu’il est le seul détenteur de la vérité. Pour ne pas mentionner ses idées sur les valeurs morales, ou encore pire, sur les femmes.

L.S. : Pourtant, votre livre ne revêt pas de caractère antireligieux mais plutôt anticlérical, en partie aussi grâce aux différents comportements de vos personnages. Pour moi, il vise uniquement l’Eglise officielle, son dogmatisme, son despotisme, son avidité de l’argent.

V. A. : Il est vrai que ce n’est pas le sentiment religieux qui est visé. Or, il est également vrai que je considère le monothéisme comme une entrave au progrès humain. Il empêche les gens de s’occuper de leur vie, de développer une réflexion, de résoudre leurs problèmes. C’est un monde soumis par définition à un pouvoir supérieur, ce qui est en mon sens opposé à toute activité humaine permettant l’évolution sociale. C’est un sort de sous-développement par définition.

L.S. : Sous cet angle-là, fanatisme chrétien et fanatisme musulman se rejoignent.

V. A. : Naturellement. Et le fanatisme juif de même, ainsi que tous les monothéismes. Je dirais que ceci fut pour moi une découverte car j’ignorais, comme le dit Castoriadis, que l’impuissance, voire l’absence de la religion grecque antique fut un des facteurs décisifs qui ont permis aux Grecs de progresser si vite dans plusieurs domaines différents. Que la religion antique n’était pas une religion organisée mais un simple culte, c’est une thèse partagée également par Axelos. C’est parce que j’ai voulu consciemment éviter toute sorte de fanatisme que j’ai mis un point d’honneur à, non seulement montrer tous les aspects différents du Mont Athos, mais aussi à faire une étude minutieuse là-dessus. Je n’ai rien inclus dans le livre sans avoir d’abord mené une enquête exhaustive. J’ai consulté les historiens les plus éminents en Grèce et en France concernant Byzance et la période transitoire entre la fin du monde ancien et les débuts du christianisme. J’ai pris la peine d’envoyer le manuscrit avant sa parution à Hatzopoulos en Grèce et à Lefort à Paris parmi d’autres. Je ne me suis pas laissé tomber dans le délire, faute de foi personnelle. Tout au contraire, j’ai pris soin de bien préparer mon récit, d’en vérifier méticuleusement chaque détail.

L.S. : Je trouve justement que votre livre n’a aucun caractère polémique. Pour moi, il n’aurait été qu’une bonne documentation romancée et plutôt modérée sur le Mont Athos, à un détail près : cet humour qui vous est propre, cette ironie fine et pénétrante qui indique clairement dans quel camp se range le narrateur.

V. A. : C’est normal, du moment où l’on quitte le simple point de vue personnel pour accéder à la création d’un récit. Si mon narrateur n’était pas un étudiant en histoire antique avec un goût prononcé pour les présocratiques, mon histoire serait dénudée de tout intérêt narratif. Mon héros n’aurait été qu’une grenouille de bénitier en pèlerinage sur le mont Athos pour allumer des cierges ! Car, ce qui reste primordial et qui précède tout discours sur la religion en tant que sujet de mon roman, c’est le roman en soi, le processus de sa création. J’aurais pu choisir une autre mise en contraste, une tension autre que celle entre monde antique et monde contemporain, pour construire mon récit. Or, ce qui importe est que cette tension soit bien existante afin de dynamiser le processus de composition. Le pari consistait à véhiculer ce savoir non pas à travers le protagoniste, puisque mon narrateur est censé être jeune, un étudiant qui a donc plein de choses encore à découvrir, mais à travers les autres personnages du livre. Ce parti pris imposait le choix d’une pléiade de personnages et de leurs histoires croisées.

L.S. : J’irais jusqu’à dire que le vrai protagoniste n’est autre que le Mont Athos, autour duquel gravite tout un univers de personnages, chacun avec sa propre attitude et ses propres idées. Mais ceci n’est que mon impression personnelle. Par contre, j’aurais voulu m’arrêter sur le personnage de Nausicaa Nicolaïdis, et ceci pour deux raisons : d’abord, parce qu’elle est la force motrice du récit, puisque c’est elle qui pousse le héros dans sa quête vers la Sainte Montagne. Et ensuite, parce que je trouve qu’elle fait partie de cette galerie de portraits féminins, dont vous possédez certainement le secret. Je considère que les femmes qui traversent votre œuvre – et je ne parle pas ici des jeunes filles qui ne font que passer – sont le plus souvent des figures maternelles de dimensions monumentales, profondément féminines, porteuses de sens, fortes d’une sincérité désarmante. Et ceci depuis toujours, depuis Le cœur de Marguerite, La Langue maternelle ou encore Talgo, à mon avis le monologue intérieure le plus féminin de la littérature grecque depuis celui de Nina dans Le Troisième Anneau.

V. A. : C’est vrai. Les femmes ont joué un rôle prépondérant dans ma vie. J’ai connu des femmes remarquables, ma mère en fut une. Je dirais que c’est plutôt dans les personnages féminins que j’ai transfusé le meilleur de moi-même. C’est pour cela que je répète que, contrairement aux apparences, mon œuvre est moins autobiographique que l’on ne pense généralement. En ce qui concerne Nausicaa, celle que j’avais plutôt en tête était, paradoxalement, ma grand-mère maternelle. Non pas que je disposais suffisamment d’éléments pour en créer un personnage, je l’ai très peu connue, elle est morte quand j’avais huit ans. Mais elle y transparaît comme un souvenir lointain, une silhouette. Le portrait décrit dans le livre lui ressemble un peu. On y retrouve la même grâce, la même élégance, le même sourire. Je pense que c’est là où l’histoire de Nausicaa a trouvé sa source. Par ailleurs, c’est Nausicaa qui s’intéresse la première au Mont Athos mais c’est elle aussi qui, par son prénom, représente l’autre Grèce, celle de l’antiquité.

L.S. : Je me demandais justement s’il y avait un lien avec la princesse homérique.

V. A. : Certes, car Nausicaa chez Homère est un personnage plein de douceur. C’est elle qui aime Ulysse et l’aide à partir. Elle est probablement le personnage le plus bienveillant de l’Odyssée. C’est pourquoi j’ai choisi ce prénom, parce qu’il dégage une énergie positive.

L.S. : Après les prénoms, passons aux mots, d’ailleurs la langue est une des constantes de votre œuvre. Je cite le moine et poète péruvien dans votre livre : « Les plus beaux mots de la langue grecque : lumière, mer, homme ». Est-il votre choix également ?

V. A. : Il s’agit de la vraie réponse que Syméon, le moine, m’a donnée. Car il est bien un de quelques personnages du livre qui sont réels. En effet, j’ai voulu interroger un étranger sur les mots grecs qu’il aimait et j’ai respecté son choix. Pour ma part, j’aurais certainement opté pour le mot « dialogue », entre autres.

L.S. : Pour conclure, je considère votre livre révélateur du double visage de la Grèce, ancien et moderne, que certains Grecs, dont je fais partie, ont parfois du mal à accepter, partagés entre des sentiments d’amour et de rejet. Je dirais qu’entre la Grèce et certains de ses enfants, il s’agit d’un éternel jeu de séduction et de répulsion. Avez-vous aussi le sentiment qu’en Grèce le meilleur et le pire puissent coexister, ce qui nous attire et ce qui nous repousse en même temps ?

V. A. : J’aurais tendance à dire que oui. Il y a ce qui me fascine, comme certains aspects de la culture grecque antique, et je trouve cela dommage que les jeunes Grecs n’apprécient pas davantage le fait que parmi leurs ancêtres comptaient des génies pleins de grâce, tels les Présocratiques. C’est un drame, une énorme bêtise, le fait que les Grecs actuels n’en ont cure de leur passé, ne s’en réjouissent pas, n’en profitent pas et s’obstinent sur le chemin de la consommation et de l’hébétude généralisée. Par ailleurs, la Grèce en elle-même est une tragédie, un grave souci, mais la cause de cet agacement, de ce mécontentement permanent, n’est autre, à mon avis, que l’Eglise. Pour moi, le problème numéro un que la Grèce se doit de résoudre aujourd’hui est celui de ses relations avec l’Eglise. Elle doit travailler sur son indépendance et celle de son Education nationale vis-à-vis de l’Eglise, tenter enfin un regard objectif sur son histoire et sur elle-même. Il faut décider avec qui sommes-nous et qui sommes-nous. J’estime que nous vivons sur un volcan prêt à exploser et qui s’appelle culture grecque chrétienne. C’est une sorte de maladie grecque que nous nous obstinons d’ignorer, que nous tentons de guérir en faisant semblant de ne pas la reconnaître. Nous nous trouvons dans la même situation que Joseph, le moine d’Athos qui refuse de se faire soigner car il croit que sa souffrance est due à Dieu, dont il ne peut pas défier la volonté, et que de toute façon un médecin n’y pourrait rien. Nous sommes piégés dans ce faux dilemme, c’est notre propre impasse. Mais comme je l’ai déjà fait remarquer, les impasses ne sont pas tragiques, dans la mesure où il y a toujours une issue de l’autre côté. Il suffit de ne pas rester à regarder le mur…

Propos recueillis pas Levanda Strouthou

Les citations proviennent du livre de Vassilis Alexakis, Ap. J.-C., Editions Stock, Paris, 2007.
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le 17/11/2007




Amorgos, de Jacques Lacarrière

Jacques Lacarrière, le grand ami de la Grèce, nous a quitté il y a tout juste deux ans. La rédaction de Desmos/Le Lien prépare un numéro d'hommage, à paraître fin octobre 2007, avec, entre autres, des traductions inédites et un entretien donné sur l'île de Tinos, lors de sa dernière intervention publique.
En attendant cette parution, nous avons souhaité commémorer cet anniversaire par un retour à un texte magnifiquement traduit par Jacques Lacarrière, le recueil Amorgos de Nikos Gatsos, qu'il nous avait fait l'amitié de publier aux éditions Desmos.
Le document PDF que vous pourrez télécharger en cliquant sur "télécharger le texte" contient la riche préface rédigée par Jacques Lacarrière, ainsi que des extraits du recueil.

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Bibliographie sélective

Les Gnostiques, 1973, Idées Gallimard (rééd. Albin Michel, Coll. Spiritualités Vivantes Poche, 1998)
Les Hommes ivres de Dieu, 1975, Fayard (rééd. Seuil, Coll. Sagesses, 1983)
Chemin faisant, mille kilomètres à pied à travers la France d'aujourd'hui, 1974 (rééd. 1983, Fayard)
L’été grec, 1976, Plon, Paris
Promenades dans la Grèce antique, 1978, guide Hachette (éd. commentée et ill. des Voyages de Pausanias le Périégète)
En cheminant avec Hérodote, 1981, Seghers (rééd. 1982 par Hachette, coll. Pluriel)
Marie d’Égypte, 1983 (rééd. 1999 Collection Points-Seuil)
Au cœur des Mythologies, en suivant les Dieux, 1984, Hachette, coll. Pluriel (rééd. 1998, éd. Folio,)
Ce bel aujourd'hui, 1989, Lattès
Dictionnaire amoureux de la Grèce, Plon, collection Dictionnaire amoureux, 2001
La Poussière du monde, Nil Éditions, 1997
Lexique érotique de la Grèce, Plon, 2003

le 18/09/2007




Vassilis Alexakis, Ecrire et se traduire

Dans cette rentrée littéraire 2007, vous entendrez sûrement parler du nouveau roman de Vassilis Alexakis, Ap. J.-C., qui revisite le Mont Athos. Nous vous le présenterons dans ces colonnes très bientôt. D'ici là, vous pouvez lire ici un article sur le bilinguisme littéraire très particulier d'Alexakis, texte agrémenté de deux dessins originaux qui illustrent son goût pour l'humour et le feutre.
Ce texte a paru dans le n°6 de la revue Desmos/Le Lien, malheureusement épuisé, dont le Dossier était consacré au romancier.

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le 18/09/2007




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