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Une visite à la première Biennale d'art contemporain d'Athènes

     Avis aux amateurs d’art: «Détruisez Athènes» du 10 septembre au 18 novembre 2007!
La première biennale d’art contemporain d’Athènes intitulée Destroy Athens est hébergée à Technopolis, dans le quartier de Gazi. L’ancienne usine a gaz devenue centre culturel, a été «relookée» pour l’occasion par le groupe d’architectes Italiens Gruppo A12.
La direction artistique a, elle, été confiée à trois Athéniens : Xenia Kalpatsoglou, Poka Yio et Augustinos Zenakos. Dans leur introduction à l’exposition, ils expliquent le concept et la ligne directrice qu’ils ont voulu donner à cette première édition.

Destroy Athens est une histoire racontée en six salles, en référence aux six jours de la Création – le septième étant dédié au repos –, histoire dont le lieu de l’action et le sujet sont Athènes, ville choisie pour son caractère archétypal et emblématique.
     Cette histoire propose de déformer visuellement ses stéréotypes et d’en revisiter les symboles à travers les œuvres de 57 artistes dont tout juste 15 Grecs. Durant son parcours, le visiteur découvre une création internationale majoritairement inédite et audiovisuelle.
La destruction des mythes diachroniques est parfois ludique: ainsi The Rose, film vidéo de Bernhard Willhelm montrant deux evzones bien différents de ceux que chaque touriste photographie devant l'Assemblée nationale, sur la Place Syntagma, un blond et un "black". Le blond, sautant sur son lit d’hôtel, nous fait découvrir son sous-vêtement très audacieux – rappelons ici que le costume des gardes est composé d’une jupe –, tandis que le black, imitant les pas de la relève des gardes, finit par improviser une chorégraphie de hip-hop.
Parfois, aussi, troublante: l’Acropole d’Eva Stefani, court-métrage construit autour de films d’archives dans lequel l’artiste effectue un parallèle entre l’Acropole et le corps d’une femme de petite vertu qui reçoit ses visiteurs d'un genre particulier.
Parfois encore, des événements historiques devenus des mythes sont repris, sans nihilisme: de la sorte, on peut découvrir ou revoir Le Parthénon dessiné par Pablo Picasso afin de soutenir le jeune résistant Manolis Glezos, qui avait enlevé le drapeau nazi de l’Acropole en 1941 (prêt d'un collectionneur privé).
     On retiendra tout particulièrement la version picturale de l’Apologie de Socrate de Stelios Faïtakis intitulée Socrate boit la ciguë. Dans cette gigantesque fresque très complexe, le créateur allie avec brio les techniques de l’art byzantin et la modernité des graffitis. A la fois intemporelle et contemporaine, elle représente d’un côté Socrate buvant la ciguë, et de l’autre un soulèvement populaire contre le pouvoir et l’Eglise. Les symboles de l’histoire nationale grecque, toutes époques confondues, sont représentés dans un contexte citadin moderne, ce qui offre une analyse pluridimensionnelle de cette œuvre qui est incontestablement l’un des moments forts de l’exposition.
     Les œuvres exposées s’éloignent parfois du concept de la Biennale ; il est en effet difficile de justifier la place d’une vidéo comme Neo-Man au sein de cette exposition. Ce film de 3'30 du Norvégien Narve Hovdenakk est certes très subversif dans son propos (un policier en civil interpelle un automobiliste dont on ne perçoit ni le visage ni la voix, puis il se masturbe devant lui), mais on voit mal quel rapport il peut avoir avec l’injonction Destroy Athens!
     La première Biennale d’Athènes n’exclut pas les reclus, bien au contraire. Elle offre une rencontre inattendue avec l’univers carcéral grâce au travail du collectif Temporary Services & Angelo. Les membres de TS ont recréé une cellule, peut-être celle de cet Angelo qui partage avec eux les instructions illustrées des inventions des prisonniers. Telles des notices de meubles en kit, celles-ci nous apprennent comment fabriquer un briquet ou une bouilloire avec un stylo bille.
     Notons également que cette première édition est accompagnée d’autres manifestations proches d’elle, aussi bien thématiquement que géographiquement. Certains films seront présentés au cours du festival d’Athènes Nychtes Premieras (du 20 septembre au 1er octobre). Des concerts seront donnés ainsi que les expositions How to Endure, Young Athenians ou encore les initiatives du projet ReMap KM.
Enfin, la première Biennale a également généré un mensuel bilingue grec-anglais – Revue athénienne d’art contemporain – ainsi que la station de radio numérique Artwaveradio online.
     
Destroy Athens est un projet ambitieux et dans l’ensemble une réussite. On peut toutefois regretter l’absence de la langue grecque. En effet, pour lire les légendes des œuvres, il est indispensable de connaître l’anglais, unique langue de la biennale. Or, s’il est certes évident que l’identité de l’exposition est internationale, il n’en reste pas moins que les premiers visiteurs sont grecs. Nous espérons que cette maladresse – oubli ? – sera dépassée dans deux ans, pour la prochaine édition.

Fanny Maniatis



Pour ceux qui souhaitent en savoir plus, voici quelques liens utiles:



www.athensbiennial.org
www.athensartreview.org
www.artwaveradio.net

le 20/09/2007




La tragi-comédie grecque, émission sur France-Culture, mercredi 19 septembre 2007

La journaliste Effy Tsalikas vous convie, ce mercredi 19 septembre, à participer en direct à l’émission en public «Travaux Publics» de France Culture, sur la Grèce d’aujourd’hui, en ces lendemains d’élection.

L'enregistrement a lieu au Café "El Sur"
35, bd Saint Germain, 75005 PARIS,
métro : Maubert Mutualité
de 18h30 à 19h30


Vous pouvez apporter votre témoignage ou poser vos questions, en vous rendant au Café "El Sur" un peu avant 18h si possible.

Vous pouvez aussi aller sur le site de Radio-France voir la page consacrée à l'émission et intervenir via Internet, en cliquant sur le lien suivant:

le lien de l'émission
puis cliquez sur la page: La tragi-comédie grecque

le 19/09/2007




Trois délices de Crète

Une escale culinaire en Crète, via le faubourg Saint-Antoine, à Paris. Là, au 154, la pétulante Clio fait honneur aux leçons de cuisine acharnées de sa grand-mère homonyme. Nous lui avons rendu visite aux "Délices de Crète", l'échoppe de traiteur grec qu'elle tient avec son mari Yorgos et nous avons glané trois recettes pour les internautes amateurs de gastronomie.
Clio a eu la gentillesse de nous faire part des adaptations auxquelles elle recourt, lorsque certains produits typiques sont introuvables sur les marchés français. Ainsi, vous trouverez ici trois recettes véritablement grecques (ne vous offusquez pas si l'on mesure en "verres" les quantités!) mais néanmoins faisables par tous. Les quantités d'ingrédients proposées sont pour 7/8 personnes.

Boulettes de courgettes à la féta



Ingrédients: 1kg de courgettes, 1 oignon, 300 gr de chapelure, 1 botte de persil, 1 botte de menthe, 300 gr de féta, 4 œufs, huile, sel, poivre

1. Râper les courgettes et les laisser dégorger dans une passoire 1/2 heure.
2. Hacher menu l'oignon, la menthe et le persil.
3. Dans un saladier, mélanger les courgettes avec tout le reste des ingrédients, puis pétrir manuellement jusqu'à obtention d'une pâte homogène (si celle-ci est trop liquide, vous pouvez rajouter de la farine).
4. Dans une friteuse ou une poêle, faire chauffer l'huile.
5. En parallèle, commencer à façonner dans la paume des boulettes de la taille d'une balle de ping-pong.
6. Rouler ces boulettes dans de la farine, puis les placer dans l'huile très chaude.
7. Les faire frire jusqu'à ce qu'elles soient bien dorées.
Ces "kolokythokeftèdès" accompagneront à merveille de la viande ou, pour les appétits moins téméraires, une salade.

Agneau "avgolèmono"



Ingrédients: 1kg d'agneau (épaule), 2-3 oignons frais, 1 botte d'aneth, 1/2 verre d'huile d'olive, 3 batavias, 2 œufs, 2 citrons, sel, poivre.

1. Dans une grande casserole, faire chauffer de l'huile.
2. Découper l'agneau en petits morceaux.
3. Hacher l'aneth et les oignons.
4. Découper les batavias en fines lamelles.
5. Faire revenir dans la casserole l'agneau, l'aneth et les oignons, durant 30 minutes, à feu moyen.
6. Ajouter les batavias et laisser sur feu doux, 15 minutes. Retirer la casserole du feu.
7. Dans un bol, fouetter les œufs, puis ajouter le jus des citrons en continuant à fouetter jusqu'à obtention d'une mousse.
8. Verser ce mélange dans la casserole. Bien mélanger. Servir chaud.
Clio propose une variante qui nous paraît fort intéressante: remplacer l'agneau par du porc et les salades par des poireaux et céleri branche. Ajouter du riz en même temps que les légumes (1 cuillère à soupe de riz par personne).

Kaltsounia (le dessert crétois par excellence)



Ingrédients: 2 kg de farine, 1 verre d'huile d'olive, 4 œufs, 1 verre de sucre, 100 gr de levure, 3 verres de lait. Pour la farce: 2 kg de ricotta (qui remplace la mitzithra), 2 jaunes d'œuf, 1/2 verre de sucre, 4 cuil. à soupe de miel, 1 cuil. à soupe de cannelle. Pour la décoration: grains de sésame.

1. Mélanger la levure, 1 verre d'eau, 1 verre de lait tiède.
2. Ajouter de la farine en remuant jusqu'à obtention d'une crème épaisse. Couvrir. Laisser reposer 1/2 heure.
3. Dans un saladier, mélanger l'huile, le sucre, les œufs, 2 verres de lait.
4. Lorsque c'est bien mélangé, ajouter la crème qui a reposé.
5. Ajouter le reste de la farine.
6. Laisser à nouveau reposer 1/2 heure.
7. Pour la farce, mélanger le fromage, les jaunes d'œuf, 1/2 verre de sucre, le miel et la cannelle, jusqu'à obtention d'une pâte épaisse.
8. Prendre la première préparation et l'étaler à l'aide d'un rouleau à pâtisserie, assez finement. Découper dans cette pâte – à l'aide de moules à biscuit de 10 cm maximum – des losanges.
9. Les farcir. Plier deux bords opposés, puis les deux autres, afin d'obtenir des petits carrés.
10. Badigeonner d'un œuf fouetté l'ensemble des gâteaux.
11. Ajouter des grains de sésame.
12. Cuire au four, 1/2 heure, à 180 degrés.Lorsqu'ils sont bien dorés, les sortir du four et les laisser refroidir. Les servir.
NB: avec ces proportions, on obtient une cinquantaine de kaltsounia.

le 18/09/2007




Les oliviers de Magnésie

Là où la plaine thessalienne rejoint la mer, à l'ouest de la péninsule montagneuse du Pélion, Volos, chef-lieu du nome de Magnésie, et capitale antique de la province du même nom, se niche au fond du golfe. Dans cette ville, ont grandis Girogio de Chirico et son frère, Alberto Savinio (leur famille quitta la Grèce lorsque Giorgio était âgé de dix-huit ans et Alberto de quinze). Devenu un grand écrivain, Alberto Savinio disait de la ville de son enfance que "les dieux la visitaient souvent". C'est que le Pélion, vert et gorgé de sources vives, même au plus fort de l'été, fut le refuge légendaire de Jason et d'Achille enfants, sous la férule bienveillante du Centaure Chiron, sorte de génie des lieux. Terre mythologique, la Magnésie est aussi le rivage des Argonautes, d'où Jason et ses compagnons quittèrent la lumière grecque pour les brumes du Caucase, en quête de la Toison d'or. Or ces légendes immémoriales, toujours renvoient à la réalité des hommes, à leurs travaux, à leurs périples, à leurs exils, à leurs demeures. Il est plaisant d'imaginer, dans le beau voyage subjectif auquel nous convie Clara Tobal ici, le très contemporain Barba Triandaphyllos, assistant au départ de la nef Argo.


Les oliviers de Magnésie


     S'il y avait un Esprit de l'Olivier, c'est Barba Triandaphyllos – Oncle La Rose – qui devrait l'incarner. Mais a-t-il jamais existé l'Esprit de l'olivier, au même titre que celui du Blé, de la Vigne ? Trouve-t-on la trace, dans les antiques rites agraires – perpétués parfois jusqu'à nos jours, – de pratiques propitiatoires, religieuses ou magiques, assurant qu'à la prochaine récolte, les branches ploieraient jusqu'à terre, sous le poids des fruits ? Les savants, anthropologues, archéologues, linguistes, mythologues, ont sans nul doute des réponses assurées à fournir à cette interrogation. Mais n'est-il pas permis aussi de librement conjecturer ? Le blé disparaît totalement, laissant la terre brune déserte. Quant à la vigne, où sont, quand vient l'hiver, sa souple exubérance, ses grappes lourdes et douces, qui les reconnaîtrait dans ces moignons secs et sans vie ? Ne va-t-on pas, bientôt manquer de vin, surtout de pain ?
     L'olivier, lui, ne donne pas de ces alarmes. Nul besoin de le séduire, par toutes sortes de ruses, de manœuvres apotropaïques Il est là, apaisant, tout au long de l'année. Il s'offre aux vents qui le rebroussent, à la pluie qui le fouette, au soleil, à la lune, dont il reflète les changeantes couleurs. Seul un gel tardif – cela s'est vu – peut avoir raison de la patience de ses rameaux. Mais sa souche résiste – dit-on – éternellement.
     Des fauves étendues de l'Andalousie, sa toison déborde les colonnes d'Hercule jusqu'aux pieds de l'Atlas, s'en va adoucir l'austérité des plaines du Chélif, se déploie à perte de vue autour du Colisée d'El-Djem ; des collines de Provence ou de Toscane, elle descend le long ruban des Pouilles, puis, par le rivage des Syrtes, rejoint le plateau de Galaad et remonte, par les vastes champs où la suit fraternellement le pistachier, jusqu'au haut promontoire du Stylite. Partout, du Couchant au Levant, tout autour de la mer, de la Mer d'entre les terres, de la « Mer blanche du milieu », s'enroule l'écharpe vert argent, pour confluer enfin avec les larges coulées venant du Magne par la Messénie, de la Magnésie par la Phtiotide, dans l'auguste vallée du Pleistos, sous la garde des Phédriades.
     Cette omniprésence, cette noblesse familière, cette antique puissance, d'où lui viennent-elles ? De qui tient-elle, la « yiayia elia », la « grand-mère olivier » ? – féminine en grec comme tous les arbres à fruits. Elytis a bien senti l'affection révérencielle inspirée par le « don d'Athéna ». Car il faut enfin revenir au mythe, agencé tardivement. Si l'olivier apparaît, délicatement coloré par la lueur de l'aube, sur une fresque de Cnossos, Homère ne connaissait sans doute que l'olivier sauvage, et l'Hymne à Athéna, très bref, ne relate que la mystérieuse naissance de la déesse. L 'huile, en ces temps anciens, mêlée souvent d'aromates, servait essentiellement à la préparation d'onguents précieux ; pour les déesses, les héros, les nobles, les riches. On sait la longue postérité de cet usage sacré. Ce n'est qu'à la fin de l'époque homérique qu'elle fut employée couramment à usage domestique ; au temps de Périclès, son échange contre du blé, confirme sa valeur économique. L'olivier avait dès lors trouvé sa déesse tutélaire, et son mythe d'origine. On connaît bien l'affaire: l'ombrageux Poséidon toujours avide de possessions terrestres, creusant un puits d'eau saumâtre pour marquer son emprise, contesté par la déesse vierge, qui, elle, plante le premier olivier ; l'arbitrage des dieux, et surtout des déesses en faveur d'Athéna. Athéna, «fille forte d'un père fort», «fille de la Métis» de Zeus, cette notion intraduisible que Vernant et Détienne ont illuminée d 'une clarté définitive. L 'olivier donc – qu'on nous permette encore cette divagation – participerait de cette force, inspirerait cette intelligence rusée, intelligence du corps lié par ses sens, autant que par les opérations mentales, au monde minéral, marin, végétal, animal, à la terre, à l'air, à l'eau, au feu.
     Ainsi, mieux qu'un Esprit imprévisible, c'est la subtile Métis qui s'est incarnée dans Barba Triandaphyllos, tel qu'il est apparu un jour, et tel que son souvenir demeure, parmi les oliviers dévalant jusqu'à la mer. De l'autre côté du détroit qui vit passer la Nef Argo, «premier navire construit de main d'homme», brille le soir, le phare de Trikkeri, et, là-haut les lumières du village. Trikkeri, l'insulaire, serré sur son piton à l'extrême pointe du pays des Magnètes. L'eau y est rare, cette eau claire qui coule à flots dans le Pélion voisin, déborde des fontaines de marbre sur les grandes places dallées ombragées d'énormes platanes. Mais les Trikkeriotes, dans leur vigie de pierres sèches gardent fièrement la mémoire d'un passé de haute mer, qui faisait résonner leur nom jusqu'à la Chine !
     Barba Triandaphyllos, lui, ne fait pas de ces rêve de gloire. Il n'en a pas le temps (la grand-mère olivier a sa logique : généreuse, elle exige sa juste rétribution). A soixante-dix ans bien passés, il construit encore – l'un des derniers à en posséder l'art – les « pesoules », les murets de pierre sèche qui retiennent la terre au pied des arbres. Inoubliable – et inimitable – leçon pour celui qui l'observe. Petit, sec, condensé d'énergie pure, il porte au bas de ses reins, ployés selon la juste inclinaison, les pesants schistes bruns qu'il a repérés dans la pente. Son œil sagace aussitôt les mesure, les superpose, les assemble. Mais pas un geste, pas un pas inutiles, pas une position fausse des jambes, des pieds, des bras, des mains. Toute une économie du mouvement tendu vers la perfection de l'œuvre. Même exactitude pour, d'un coup sec de la hache, délivrer l'arbre des pousses stériles gourmandes de sa sève. On brûlera ces branchages à la période prescrite, quand la feuille du figuier juste éclose « est pareille à l'empreinte de la patte de la corneille », et que, sur la terre humide, les herbes arrivent à taille d'homme. L'œil et l'odorat, alors, s'assurent, par la couleur de la mer, la forme des nuages, la fraîcheur ou la tiédeur de l'air, que le capricieux Notos n'est pas tapi là-bas derrière le Tragovouni, la Montagne du Bouc, prêt, d'une saute, à disperser les braises et propager l'incendie, danger et crime majeurs. Mais tout est calme. Quelques brindilles sèches, une seule allumette, et voilà l'amoncellement des rameaux verts qui crépite déjà de toute son huile. Les femmes sont là, alimentant constamment les foyers de nouveaux feuillages. S'élèvent d'entre les collines d'épaisses colonnes de fumée blanche, parfum de bois tendre et de cendre.
     Après la récolte, quand le jus de l'olive encore vert s'écoule du pressoir, Barba Triandaphyllos y trempe un morceau de pain frais. Il va déceler, derrière la légère amertume, la teneur en acide qui fait la valeur de l'huile. Si c'est le goût du degré suprême, le Un, l'« Assos », alors tout son visage s'éclaire, ses pommettes encore fraîches rosissent, ses yeux bons et malicieux se plissent. La noble tâche est accomplie. On va pouvoir, bientôt recommencer un nouveau cycle de travaux.
     Parfois, les soirs d'automne, dans les capitales désenchantées, on voit des hommes non plus jeunes, assis sur les bancs des squares étroits, aux carrefours où vrombit le métal. Ils parlent entre eux, à voix basse, peut-être des pays de l'olivier, dont un si grand nombre est venu. On pense alors à Barba Triandaphyllos, et l'on se dit que gît, dans le cœur de ces hommes, la vraie nostalgie. Non pas, sans doute, le désir d'un impossible retour au pays, mais bien plutôt du retour à soi, à son entière corporéité prolongée par la terre, l'air, les montagnes, les arbres, le ciel, qui, jusqu'à leur maturité, avaient pénétré leur substance, formé leur rapport au monde. Dépossédés de leurs extensions naturelles, de leur outil d'intellection, de leur « métis » propre, ces « princes de l'olive et du fromage » – comme le poète Nerval désignait avec respect les paysans du Mont Liban –, ces hommes mutilés ont eu à reconstruire, difficilement, leur sobre dignité.
     Barba Triandaphyllos, lui, est resté entier. Il est mort chez lui, dans sa cour étroite devant sa toute petite maison de pierre. Kyria Maria, sa femme, ses filles, les amis, les voisins, tous sont venus partager ses derniers moments, recueillir les traces de son savoir, de son humour, de sa sagesse. A demi étendu sur un banc de bois dur, il ne se plaignait pas ; il montrait simplement sa jambe, qui ne le portait plus, avec un mélange de rancune et de compassion – comme un compagnon fidèle qui, inexplicablement, lui aurait manqué de parole.
     Pour être exprimée poétiquement, elle n'est pas différente de celle de tant de « déplacé », la « nostalgie inextinguible » qui a inspiré à Alberto Savinio, bien des années après l'avoir quittée, beau salut à « la ville de son enfance ». Il n'y est jamais retourné. « Hormis l'enfance », d'ailleurs, « qu'y avait-il alors, qu'il n'y a plus ? ». Savinio aurait souscrit à ce vers d'un autre poète exilé. Mais il savait aussi que c'était là-bas que « s'était formée sa raison », là-bas que s'était secrètement cristallisée la matrice de ses rêves. En 1929, il a peint Volos, de mémoire (la toile fait partie d'une collection privée). Une Volos à la fois très réelle, petite ville toute blanche blottie entre la mer et les hautes croupes du Pélion, découpées sur d'étranges nuages – mais inscrite en même temps dans l'univers du mythe. Elle est vue de loin, de la rive d'en-face, qui abrite les mouillages très sûrs des villes antiques. Sinon Iolcos – qu'on n'a pas encore vraiment située –, du moins Pagasae, Demetrias. Le paysage est vu de l'intérieur d'un habitacle, la toile s'intitule Le départ des Argonautes... En haut, barrant en biais le coin droit du tableau, une voile – une tenture ? – à demi carguée. La nef va bientôt s'élancer, s'élancer...
     Savinio, mort en 1952, n'a pas su que sa ville le quitterait, quasiment détruite deux ans plus tard, par un terrible séisme. Il ne la reconnaîtrait plus aujourd'hui, dans ce grand port vivant, dans cette ville jeune, animée le soir par une foule de promeneurs flânant le long des cafés, sur la large chaussée piétonne qui épouse longuement la courbure de la baie.
     Mais par certains après-midi translucides d'automne, quand on débouche venant du Sud, par l'étroit défilé du « Sôro », d'un seul coup la baie, la ville et la montagne se dévoilent au regard. Le couchant – heure du Soleil-Roi – teinte d'un rose ineffable le vol de colombes posées sur les pentes, serrées en bas près du rivage. Alors, oui, les songes s'éveillent de nouveau, et s'envolent là-bas vers la ville, avec le souvenir tendre du Marinier.

Clara Tobal



le 18/09/2007




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