Mardi, 22 Novembre 2011 15:23

Dimitris Ghionis

  Journaliste et romancier, Dimitris Ghionis écrit, depuis sa création en 1975, dans le quotidien national Elefthérotypia dont il a dirigé le service culturel. Son premier roman Tu vas voir ce que tu vas voir !, publié en 1994, a connu un très grand succès en Grèce (27 rééditions depuis sa parution). Ce roman a été traduit et édité en 2007 par les Éditions Desmos.

  Pour ce premier regard porté sur la Grèce, nous vous proposons, en traduction française, deux articles publiés dans Elefthérotypia au cours de l'année 2011, qui nous font découvrir des facettes de la Grèce d'hier et d'aujourd'hui.


DE TOUTES LES FAÇONS

2 juillet 2011


Je parlais, l’autre samedi, des épreuves que nous traversons, car il m’est difficile de parler de certaines choses tandis que d'autres me tourmentent.

Une préoccupation m'habite: que nous réserve-t-on encore? Mais j'ai aussi l'espoir que, tout de même, le moment va arriver où nous allons toucher le fond pour commencer - du moins ceux qui auront survécu - à remonter la pente, avec pour guide la mesure, qui nous a tant fait défaut, jusqu’à nous précipiter là où nous sommes.

La désertification de la province, je l’ai revécue il y a quelques jours en assistant à un spectacle d’adieu dans une école. Le collège et le lycée dont les élèves donnaient le spectacle, ferment leurs portes pour causes de restrictions, et par conséquent les enfants devront parcourir jusqu’à cent kilomètres aller-retour pour fréquenter leur nouvel établissement.

Voilà six décennies maintenant que nous assistons à la désertification des provinces, vidées de leurs habitants, et évidemment de leurs enfants. Certains partent pour une émigration lointaine et sans retour, d’autres choisissent l’émigration locale, ce qui fait que la moitié de la population du pays (à laquelle on peut ajouter les immigrés économiques au nombre incertain) s’entasse dans la capitale, à la recherche d’un emploi qu’ils ne trouveront pas. Je ne suis pas un politique. J’estime cependant (et je l’ai déjà écrit) qu’une solution - même partielle - serait d’encourager, avec quelques mesures incitatrices de l’Etat, ce que d’aucuns font déjà d’eux-mêmes: pour ceux dont les racines sont provinciales, retourner là-bas, et cette démarche serait facilitée de surcroît par le développement technologique actuel et le raccourcissement des distances. De façon à ce que, entre autres choses, les écoles puissent rouvrir.

Un exemple significatif de la lutte et de l’angoisse des jeunes pour trouver un emploi dans cette ville-réservoir de l’insécurité générale où nous vivons: pour 115 places d’ouvreuses et de caissières pour une durée de deux mois et un salaire de 500-600 euros, au Festival d’Athènes cette année, il y a eu 2430 candidatures. La plupart des candidats avec diplômes, doctorats, maîtrise de langues étrangères.



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LES SALONS LITTÉRAIRES D'AUTREFOIS

18 juin 2011




À la mémoire de deux d’entre eux, celui des Cantacuzène et celui des Avyèris-Alexiou.

«Vois donc ce qu’est devenue cette ville: la plupart des lieux de rencontres culturels et artistiques sont aujourd’hui des banques!» me disait le poète Dimitris Christodoulou lors de l’une de nos promenades, le long des avenues Panepistimiou et Stadiou.

Dans les lieux en question, comme chacun sait, se rencontraient des artistes et gens de lettres qui se saluaient, discutaient, tandis que certains y écrivaient les textes qu’ils publiaient dans les journaux et les revues, soit parce qu’ils ne disposaient pas de bureaux, soit parce que ces lieux les inspiraient mieux.

Des livres ont été écrits sur ces cafés et ces salons: Salons littéraires et cafés d’Athènes de Yannis Papacostas, Athènes et les Athéniens de Yannis Kairophylas, Les cafés de l’Hellénisme d'Achilléas Hatzopoulos et autres ouvrages qui évoquent un passé disparu, en ces temps d’électronique et de solitude.



Le salon des Cantacuzène

Je vais évoquer deux salons relativement récents, mais eux aussi disparus: celui de Léto et Anghélos Cantacuzène et celui de Marcos Avyéris et Elli Alexiou. Et ce à l’occasion de la réédition du livre de Lito Cantacuzène Angelos Cantacuzène, mon Vali, complété de nouveaux éléments et de photos inédites.



Anghélos était un neurologue et psychiatre d'envergure internationale, né en 1902 à Lesbos, qui avait fait ses études à Smyrne, Athènes et Paris. Lito, quant à elle, est née en 1909 au Pirée dans une famille aisée. Ils se sont rencontrés en 1932, mariés en 1934 et ils ont régné sur la vie mondaine et culturelle d’Athènes durant plus de quarante ans. Anghélos est décédé en 1982 à 80 ans et
Lito en 1997 à 88 ans.

Leur appartement au centre d’Athènes, d’abord rue Pindare puis dans l’avenue Amalia (avec vue sur le Parlement et le Jardin national) était le pôle d’attraction du Tout-Athènes intellectuel et mondain. On pouvait y voir exposées des œuvres d’art (Théophilos pour la première fois) et c'est là que se réunissaient les artistes et les écrivains, ceux de la fameuse génération des années 30, entre autres: Séféris, Elytis, Embiricos, Hatzikyriakos-Ghikas, Vénezis, Terzakis, Dimaras, Nikolaou, Katsimbalis, Karantonis, Tsarouchis, Vassiliou, Apartis, Papamoustos, Charis, Théotokas, Panayotopoulos, Nikolaou, Kalligas, Pikionis, etc. Et parmi les visiteurs venus de l’étranger, Chagall, Faulkner, Camus, Albert Cohen.

L’idée selon laquelle toute cette compagnie appartenait à l’élite intellectuelle conservatrice, est inexacte si l’on en juge par la lecture du livre de Lito. Car elle cite aussi Varnalis, Ritsos, Mercouri, Karouzos, Kavvadias, Cheimonas, Samarakis, Cambanellis, Vassilikos, Koumandaréas.

D’ailleurs le couple ne restait pas indifférent (sans en faire autant que les gens de gauche) aux malheurs du pays: dictature de Métaxas, Occupation, guerre civile, junte des colonels.

Dans Vali (le petit-nom d’Anghélos), qui n’est pas l’unique livre de Lito puisque cinq autres l’avaient précédé, sont décrits des pans entiers d’une certaine époque, tandis que l’on devine de façon diffuse l’amour très fort qui liait ce couple sans enfants. Lito a veillé à ce qu’après sa mort, le somptueux appartement de l’avenue Amalia devienne une maison-musée, sous la tutelle d’une fondation qui porte leur nom.

Récemment, une exposition s’y est déroulée, composée de leur collection d’œuvres d’art, grecques et étrangères, ainsi que d’archives photographiques autour des personnalités qui sont passées par là.



Avyéris-Alexiou

Le salon littéraire de Markos Avyéris (1883-1973) et d’Elli Alexiou (1894-1988) pourrait se situer aux antipodes du précédent. Établi rue Alopékis à Kolonaki, après la mort de Galatée Kazantzaki, sœur d’Elli Alexiou et épouse d’Avyéris, il n’a duré que quelques années au cours de la décennie 60, mais les réceptions y étaient régulières, chaque jeudi soir.

Les participants appartenaient au milieu de la gauche intellectuelle, en un temps où la gauche paraissait unie autour de son représentant au Parlement.

Il y avait là Costas Varnalis et sa femme Dora Moatsou, Vassilis Rotas et Voula Diamianakou, Zissis et Titi Skarou, Yannis et Rosa Imvriotis, Nikos Papas et Rita Boumi-Papas, Dido et Costas Sotiriou, Lilika Nakou, Melpo Axioti, Sophia Mavroeidi-Papadaki, Stratis Doukas, Dimitris Photiadis, Vassilis Moskovis, Evyenia Zikou et bien d’autres. Et tous discutaient de sujets intellectuels et politiques, et notamment du rêve communiste.
 Avec l’arrivée de la dictature, la compagnie s’est dispersée, certains nous ont quittés et, avec eux, toute une époque.



Ces salons littéraires furent les derniers du genre.



Quoi qu’il en soit

« L’œuvre d’un grand créateur grec, une œuvre indissociable d’une conception de la vie, aujourd’hui plus que jamais d’actualité ».



Ces mots sont dédiés à l’architecte Aris Constandinidis (1913-1993) dont les écrits sont réédités par les Editions Universitaires de Crète. Avec pour commencer, trois ouvrages présentés en coffret: Deux villages de Mykonos, Les vieilles maisons d’Athènes, Chapelles de Mykonos. Ouvrages destinés, non seulement aux spécialistes mais aussi à ceux qui s’intéressent à tout ce qui fait ce pays.

Numéro spécial consacré à Kostas Axelos (1924-2010), le philosophe et l’homme, dans le dernier opus de la revue thessalonicienne Entevktirio. Avec des extraits de son dernier livre Ce qui advient (en librairie cet automne aux Editions Estia) dans une traduction de sa compagne Katerina Daskalaki; avec aussi une chronologie biographique exhaustive, et d’autres textes, parmi lesquels l’éloge funèbre prononcé par son ami Jean Lauxerrois, et ces lignes: « Tel était l’ami que nous avons perdu. Nous avons perdu sa hauteur de vue, sa stature, sa rigueur, sa fidélité. Nous avons perdu ses réponses énigmatiques et ses « métamorphoses », ses inlassables interrogations qui étaient pour nous une éthique ».



« Cette Fiancée d’Achille est un « adieu aux armes » dans le rêve de tout un monde, un requiem pour la génération perdue de la Révolution Victorieuse », écrivait l’inoubliable Kostas Stamatiou (1929-1991) dans le journal Ta Néa, quand a été publié le roman d’Alki Zei en 1987 (peu avant la chute du socialisme réel). Je l’ai déjà lu deux fois et m’apprête à le relire une troisième dans la réédition de Metaichmio, avec gratitude envers l’auteur.



Les chroniques du samedi de Yorgos Chronas dans la Bibliothèque d’Elefthérotypia, sont publiées dans un beau volume intitulé Samedi (Ed. Odos Panos). Une langue efficace et dense, sur les arts, mais pas seulement.

Nota bene : « Tous veulent changer le monde, mais personne ne veut changer soi-même ». (L. Tolstoï)

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