Jeudi, 05 Janvier 2012 14:57

Lire ou relire

LIRE OU RELIRE:
Η ΦΟΝΙΣΣΑ / LA MEURTRIÈRE D'ALEXANDRE PAPADIAMANTIS
Par Germaine B. Joly

 

Pour le lecteur grec, ou hellénophone, qui connait déjà Papadiamantis, le dossier consacré à cet écrivain constituera sans nul doute, une incitation à reprendre des textes qui comptent dans la prose néo-hellénique du xxie siècle. Ce dossier pourrait aussi inciter le lecteur à qui l'œuvre de Papadiamantis est encore inconnue, à la découvrir à son tour. Et c'est la lecture de La Meurtrière que nous lui recommanderions tout particulièrement. Cette nouvelle nous paraît en effet fondamentale en ce sens qu'à travers l'histoire, on retrouve les thèmes constants, voire obsessionnels, de Papadiamantis, organisés de façon magistrale sous forme d'une réflexion complexe et lucide sur la dure réalité de la vie à la campagne et sur l'injustice de la condition féminine au tout début du siècle.


L'histoire est simple. Une vieille paysanne, aigrie par une vie faite de privations, de misère, de déceptions, à force de ressasser ses frustrations, se révolte contre le vie faite aux femmes. Elle se convainc qu'il vaut mieux ne pas naître que de naitre fille. Elle étouffe dans un moment d'exaspération sa propre petite fille, un bébé de quelques jours dont la vie ne tient qu'à un fil. À partir de là les meurtres s'enchaînent dans une logique infernale, jusqu'au jour où la meurtrière, rattrapée par la justice humaine, trouve la mort à dix pas de ses poursuivants, à dix pas du monastère où elle espérait se réfugier et recevoir l'absolution de ses crimes.

On a reproché à Papadiamantis le manque de rigueur dans la composition de ses nouvelles. Sans doute, y a-t-il dans La Meurtrière des retours en arrière, des récits dans le récit, qui en rompent le cours, par exemple la remontée chez Amersa des souvenirs qui ont trait à son frère Mitros pourrait constituer une histoire à part entière. De même, la longue évocation de ce que l'héroïne a subi de la part de ce fils criminel. Cependant, si on fait abstraction de ces chapitres, l'action dramatique qui constitue la nouvelle obéit, me semble-t-il, à un schéma narratif exemplaire. Le narrateur situe d'abord la vieille femme dans le cadre de sa vie quotidienne. Au chevet d'une petite créature souffrante, épuisée, à bout de nerfs, elle revit en esprit toute une existence misérable. Fille unique d'une mère méchante et cruelle, mariée a dix sept ans au prix d'une dot dérisoire à un homme faible et incapable, elle passe du service de ses parents à celui de son mari. Elle assume grossesse sur grossesse, trime dur pour construire son « nid », élever ses garçons, marier, au moins, la fille aînée Delcharo. Et voilà que cette dernière vient d'accoucher du petit être qu'il lui faut maintenant soigner, une fille « qui est là pour souffrir et pour faire souffrir ». Pourquoi donc considérer le fléau qui frappe les nouveaux-nés comme un malheur? Variole, scarlatine, croup sont au fond une délivrance. Il n'y a qu'un pas à franchir pour aider la chance et épargner à l'enfant la vie d'enfer qui l'attend en ce monde. Certes, Yannou n'a jamais eu l'idée d'aller jusqu'au crime mais le passage à l'acte se prépare inexorablement en ces nuits de janvier à travers révolution de pensées qui pénètre le récit. Le cours que prennent les réflexions de l'héroïne constitue en effet l'élément moteur de l'action. Quand le bébé est pris d'une quinte de toux terrible, la vieille femme épuisée perd la tête et l'étouffe pour le faire taire. Sans l'avoir délibérément voulu, voilà Yannou meurtrière, placée devant le fait accompli. Le drame est noué. L'action va se dérouler désormais, suivant sa lancée, d'une façon inexorable.

Consciente de son crime, en proie aux remords, Yannou vit désormais torturée par le péché qui la poursuit. Elle tente de sauver les apparences, multiplie les messes, prières, jeûnes, sans se résoudre toutefois à recourir à la confession. En réalité, c'est une justification qu'elle cherche. Se confesser, avouer le crime est le reconnaitre comme tel. En obtenir le pardon ne lui suffirait pas. Yannou ne se veut pas coupable. Au couvent désaffecté de St Jean-le-Secret, où, dans l'ancien temps, venaient des âmes simples pour se délivrer d'une faute cachée, retournant dans son esprit l'idée fixe qui la hante, elle fait cette prière aberrante « Si j'ai bien agi, Saint Jean, fais-moi un signe pour apaiser mon âme et mon pauvre cœur. ». Il ne s'agit pas qu'un prêtre l'absolve pour le mal qu'elle a fait: il faut que le Saint lui signifie qu'elle a agi pour le bien.

Les deux petites filles qu'un peu plus tard, sur le chemin du retour, elle poussera violemment au fond d'un puits, jouaient innocemment sur la margelle, sans surveillance. N'est ce pas là le signe venu du Saint? L'encouragement à aider le destin, préparé par l'inconscience de parents qui laissent deux enfants seules à côté d'une citerne pleine d'eau? Elles pouvaient se noyer sans qu'on les pousse. Yannou s'est faite l'instrument de la volonté divine, donnant à la pauvre mère malade une grande liberté en la libérant de ses filles. Et, du même coup, se justifie la mort du bébé de sa fille dont le souvenir la poursuit. Il est du devoir de Yannou d'éviter à ces petites malheureuses l'enfer d'une vie d'esclavage.

La mort de Xénoula sur le coup de midi dans la maison de M. Romaïs, où Yannou et Crinios, sa dernière fille, font la lessive, est accidentelle. L'enfant tentait de troubler l'eau du puits avec une baguette trop courte. La planche sur laquelle elle s'appuyait a cédé et la petite fille est tombée la tête en avant dans la citerne. Yannou n'y est pour rien, Cependant elle n'appellera pas au secours, elle laisse l'enfant se noyer sans rien tenter pour la sauver. Elle rentre chez elle pour laisser croire qu'elle n'a pu assister à l'accident. Dans le cas présent il y a plus grave que crime de non assistance à personne en danger. Loin de mettre en garde l'imprudente petite fille, elle a souhaité sa mort, murmurant dans un rire étrange: « si tu pouvais tomber dedans ». Loin de reconnaître qu'elle a péché, sinon par action, du moins en pensée, Yannou va, au terme d'un raisonnement une fois de plus dévoyé, jusqu'à penser que Dieu a voulu cette mort, puisqu'il a exaucé son vœu criminel.


Mais le crime qu'elle a commis va engendrer des soupçons. Là où passe la vieille femme, là meurent des petites filles. Le juge a des doutes. Le dénouement est amorcé. Il sera conduit à son terme en cinq chapitres où l'on voit Yannou, apeurée, fuir de colline en colline, à la recherche d'un refuge. Les nouvelles ne sont pas encore parvenues dans ces lieux isolés où vivent quelques bergers. La vieille femme est connue, appréciée pour son habileté à soigner les malades. Elle est serviable. Lyringos, puis Kambanachmakis saisissent avec plaisir l'occasion de sa rencontre. Peut-elle aider la jeune accouchée malade, seule dans sa cabane avec sa mère et un bébé de deux jours? Peut-elle soigner la malheureuse «couchée sur le lit, à moitié morte », toute tordue et mal en point? La fatalité poursuit Yannou. Oubliant ses remords et les visions qui hantent ses nuits, par deux fois, devant le berceau du nouveau né chez Lyringos, puis devant la petite fille endormie sur ses genoux chez Kambanachmakis, l'étrange envie de serrer d'agripper, d'étrangler la saisit. L'arrivée d'un gendarme, auquel elle échappe en sautant par la fenêtre basse de la cabane, puis celle du berger, stopperont ses pulsions criminelles. Mais peut-elle échapper au destin mauvais qui l'emporte ?

Sa fuite la ramène aux abords de la cabane de Lyringos. Les gendarmes n'y reviendront pas. Elle reprend son poste de garde auprès du berceau. Dès que la grand-mère, dont elle a éveillé les soupçons, aura sombré dans le sommeil, Yannou accomplira son dernier meurtre, froidement, étouffant le bébé avant de s'échapper une dernière fois dans une fuite désespérée. Poursuivie, cernée, la voilà pourtant en vue de la petite église où elle espère trouver de l'aide, et le pardon de ses crimes. La langue de sable qui relie le monastère au rocher est submergée. Yannou n'a pas le choix. Elle s'avance. La terre s'effondre sous ses pieds. Le flot recouvre ses oreilles et ses narines. Elle trouve la mort « à mi-chemin de la justice des hommes et de celle de Dieu ».

 

Le personnage de Yannou est complexe. Une approche psychanalytique pourrait avoir son intérêt. II s'agit d'abord d'une simple paysanne, semblable à toutes les paysannes de l'île. Pauvre, dure aux autres comme à elle-même, nourrie dans une religion qui inspire la crainte du péché et impose aux femmes de faire leur devoir de fille, d'épouse, et de mère, elle se tue à la peine. Elle travaille chez lez autres, offre ses services d'accoucheuse et de rebouteuse. Sa réputation est établie jusque dans les coins les plus reculés des îles. Habile, pleine de savoir faire, elle fabrique en effet des tisanes, compose des onguents, fait des massages, chasse le mauvais œil. Elle a élevé quatre garçons. Le dernier vient de s'embarquer cependant que les deux aînés, depuis longtemps en Amérique, ont cessé de donner des nouvelles. Mitros, le voyou aux instincts meurtriers, purge sa peine dans les prisons de Chalkis. Aux sacrifices, combien inutiles, payés par l'oubli et l'ingratitude, s'est ajouté le souci de caser Delcharo, l'aînée. Yannou s'est saignée aux quatre veines pour la marier puisque son rôle de femme consiste à confectionner ou à se procurer les biens dotaux indispensables. Ses épreuves sont celles que vivent toutes les familles affligées de cette calamité d'avoir des filles qu'il faut établir, quelque peine qu'il en coûte. En cela, elle n'est pas différente des autres.

Mais Yannou n'est pas de celles qui se résignent. Elle n'accepte pas le sort qui lui est fait et se bat avec les armes dont elle dispose. Elle ment, toute jeune encore. Elle vole. D'abord son propre père, puis sa mère dont elle a découvert le trésor caché, à la veille de son mariage. La quinzaine d'écus qu'elle a « prélevés », et les sommes qu'elle dérobe dans les poches de son mari lorsqu'il est endormi l'aideront à construire son « nid ». Or, ce qui est à noter dans la psychologie de Yannou, c'est qu'elle se sent obligée d'agir ainsi. On lui refuse une dot correcte. Elle rétablit donc à son profit le cours d'une justice qui lui est due. Elle garde ce secret sans jamais rien en avouer en confession. De la même façon, elle n'avouera pas non plus les avortements pratiqués ni ses recherches pour trouver l'herbe de stérilité. Son confesseur lui a pourtant dit que c'était un grand péché. Habitée par l'idée fixe que naître fille est un drame, que donner aux femmes des moyens de contraception est un acte charitable, elle poursuit des activités, condamnables aux yeux de l'église, sans les confesser, trouvant avec sa conscience les accommodements qui l'absolvent.

Dès lors que Yannou a franchi le pas, passant à l'acte en tuant l'enfant de sa propre fille, se pose la question de savoir en quoi elle est responsable. Elle a perdu la tête un instant, sans nul doute. Mais les autres meurtres sont accomplis délibérément. Ils sont calculés. Les conséquences en sont pesées. La lucidité de Yannou est stupéfiante : « Elles vont se mettre à crier? ça s'entendra? Non, sûrement pas. Faut me dépêcher. » se dit-elle avant de pousser en avant, avec violence, les petites filles dans l'eau de la citerne. Quand l'imprudente Xénoula tombe dans le puits, elle réfléchit avec le même cynisme. Elle n'a pas appelé au secours, elle n'a pas cherché à sauver la fillette: « Il faut rentrer à la maison... je dirai que j'ai eu très faim et que j'ai préféré qu'on mange tous à la maison...», dit-elle, et la voilà qui sort par la petite porte et s'éloigne pour revenir une heure plus tard laissant croire que l'accident s'est produit en son absence.

La présence d'esprit de Yannou est extraordinaire. La vivacité de sa réaction devant la mère des enfants noyées, attirée par le cri perçant de l'aînée, est stupéfiante. Elle retourne en un instant la situation au point de rendre les parents coupables du crime qu'elle a commis. Elle les culpabilise en rejetant sur eux la responsabilité de la noyade. « À quoi aviez vous la tête, braves gens ? Comment ont elles pu faire? Alors, comme ça, vous les laissez toutes seules près de la citerne pleine d'eau ? ». Avec une fertilité d'imagination incroyable, elle réinvente le scénario avec un luxe de détails vraisemblables, d'une cohérence parfaite : « Heureusement que je me suis trouvée là tiens, j'étais juste en train de passer. C'est Dieu qui m'a envoyée ! ». Le hasard qui la met en présence de ses petites victimes, les filles du jardinier, Xénoula, le nouveau-né du berger Lyringos, devient ainsi le signe de la volonté divine. Yannou le croit de toute son âme, affermie dans sa conviction par l'accueil des deux bergers qu'elle rencontre au cours de sa cavale : « Comme je suis content de te rencontrer. C'est Dieu qui t'envoie » dira le premier dont le bébé ne veut pas téter et dont le femme est terrassée par la fièvre. Et le second, de la même façon sollicitera ses services en insistant sur la chance qu'il a de l'avoir trouvée : « Pas plus tôt que je t'ai repérée, tout de suite je t'ai remise, Yannou. C'est le bon Dieu qui t'envoie... J'ai dit, celle-là c'est la brave femme du pays d'en bas, celle qui connaît les remèdes et chasse toutes les salles poisses... ».

Ainsi donc s'est forgée en Yannou la conviction qu'elle agit pour le bien. Qu'une mission lui a été confiée. Le ciel met sur sa route des petits êtres sans défense ; en leur ôtant la vie, elle leur épargne une existence de misère et de peines. Certes la vieille femme vit torturée par l'angoisse qui la saisit, dès qu'approche la nuit. Les pleurs du nouveau-né résonnent mystérieusement dans « les secret de ses entrailles », l'eau de la citerne emprunte la voix d'un être humain pour crier : « Elle a tué, elle a tué... ». Les trois petites mortes se suspendent à son cou, « chaine vivante », humaine ! Mais elle vit désormais dans une réalité qui est la sienne, dans laquelle tout est logique, cohérent, nécessaire. Coupée d'un monde qui a ses lois, ses devoirs, sa morale, déformant l'esprit de la religion au point de rendre Dieu tacitement complice de ses crimes, elle poursuit sa destinée, lucide et désespérée, dans un conflit hallucinant, sans pouvoir jamais réussir à concilier, dans l'univers mental qui est le sien, les lois divines qui commandent le respect de la vie, et les exigences des hommes, poussés à des actes nécessaires par la misère et l'injustice du sort qui leur est fait ici-bas.

 

L'intérêt de ce texte est multiple. Le cadre est celui de l'île natale de Papadiamantis, Skiathos, île de la mer Egée, dans les Sporades du nord. Une île riche et sauvage à la fois. Une île où la nature est reine. Montagnes, ravines, rochers laissent place aux vallons encaissés où serpentent de petits ruisseaux teintes de vert, limpides, bruissants. Les forêts de platanes s'étendent. Les vallées sont riches en blé, en orge, et les pentes sont couvertes d'oliviers. Jardins, potagers, oliveraies révèlent la luxuriance de l'île, tandis que les bergeries, les parcs à moutons traduisent une vie pastorale pauvre mais décente. Une ville. Un port. Une île rurale, paysanne. On assiste, de page en page, alors que se déroule cette sombre histoire, à une célébration de la nature, à toute heure du jour et de la nuit : «  avec un murmure tranquille, le ruisseau suivait ce vallon encaissé, le ruisseau en apparence immobile et calme comme une eau dormante, mais en réalité éternellement mouvant sous la chevelure profonde des longs platanes : parmi les mousses et les fourrés et les fougères, il exhalait un murmure secret, embrassait le tronc des arbres, se lovant avec des replis de serpent sur toute la longueur de la vallée, teinté de vert par les reflets de la végétation, caressant et en même temps mordant les rochers et les racines, filet d'eau limpide et bruissant, fourmillant d'une multitude de petits crabes, qui couraient se cacher dans des nuages de sable dès qu'un jeune berger venait se pencher sur le courant et soulevait une pierre pour les attraper. Le sifflement volubile, intarissable des merles résonnait harmonieusement à travers la forêt qui recouvrait tout le versant occidental... ». Tel est le cadre splendide d'un drame atroce qui suscite une réflexion complexe et objective sur la réalité grecque à la fin du XIXe siècle. L'île est peuplée d'ouvriers et de paysans. Les premiers travaillent sur les bateaux, au carénage, ou au chantier en tant que charpentiers ou calfats, comme le père de Yannou, ou encore son mari. Les autres cultivent péniblement les pauvres arpents de la terre qu'ils possèdent. L'élevage de quelques chèvres, de poules, permet aux familles de subsister. Certains, comme Jean Périvolas ont un potager. Dans la montagne, coupés de la ville, des bergers vivent seuls, à la tête de troupeaux de moutons et de quelques chèvres, laissant femmes et enfants dans leurs cabanes. Pauvreté n'est pas misère. Mais à gagner peu, les parents sont incapables de fournir les moyens de vivre leurs fils. Partir à l'étranger est la seule solution. L'émigration, mal nécessaire, ruine les efforts des mères qui se tuent pour nourrir des enfants qui finissent par s'en aller pour ne plus revenir. Les fils de Yannou se sont bien essayés au métier de leur père . Sans succès. Ils ont fini par céder au rêve américain et ces absences pèsent lourd dans son cœur comme dans celui de toutes les mères oubliées. Avoir des fils n'est pas un drame. Le drame est de ne pouvoir les garder quelque sacrifice qu'on s'impose.

La condition des filles est pire. Les marier est une obligation impérieuse. Nourrir des bouches inutiles n'est pas possible. Mais comment donner cinq, six, sept dots sans se tuer à la peine, sans se dépouiller de tout. Amasser, économiser, se priver, dénicher le gendre, le séduire, voilà le lot destiné aux femmes le plus souvent. Le cas de Yannou n'est pas unique. Nombre d'épouses ont à faire face à la veulerie, à l'absence de sens des responsabilités du mari, gâté, pourri, qu'on leur a imposé. À la place de l'homme, mère, et en même temps « père de ses filles », la femme doit fournir la maison, la vigne, le champ. trouver l'argent liquide, hypothéquer ses biens pour caser ses filles. Comment s'étonner que la tentation du désespoir et la fascination de la mort circulent dans les chansons populaires qui voient dans la mort des enfants en bas âge une délivrance et une chance : « Heureuse femme, il ne t'a fallu qu'une aune de drap pour la marier. ».

Le regard sans complaisance que porte sur ses personnages Papadiamantis n'a rien à voir avec celui, tout extérieur, que l'on trouve dans les études de mœurs de l'époque. Il ne s'agit pas, dans La Meurtrière, de portraits anecdotiques ni de descriptions de milieux paysans, mais d'une réflexion réaliste et pénétrante sur la condition désespérante des hommes et des femmes qui vivent dans un village grec au tout début du siècle . Le village cache une réalité monstrueuse; l'aliénation des femmes, en particulier, est une des tares d'une société traditionnelle figée. La pensée de Papadiamantis rejoint la pensée populaire telle que l'expriment la littérature orale et la chanson. Son héroïne, il l'a créée de toutes pièces mais à partir de toutes ces femmes ordinaires qui, au fond d'elles-mêmes, vivent déchirées par un conflit avec une société injuste, génératrice de tout mal. Elle est un cas limite dont la révolte confine à l'horreur.

 

Point d'aboutissement d'une école littéraire qui de 1880 à 1905 a régné en Grèce, privilégiant dans le cadre d'un récit court la nouvelle paysanne, La Meurtrière est en réalité le texte essentiel et capital d'un grand écrivain écrit dans une langue unique, d'une rare somptuosité, dans lequel il se livre à une méditation lucide sur les réalités de son île natale et dénonce les plaies révoltantes de la société paysanne grecque de son temps. Un texte à découvrir, certes. Un texte à relire, incontestablement.

Germaine B. JOLY


La nouvelle [Η Φόνισσα] a été traduite en français par Michel Saunier sous le titre [Les petites filles et la mort], et publiée aux éditions Actes Sud, dans la collection Babel.


 

Après une carrière consacrée aux lettres classiques, en tant que professeur agrégé de l’Université puis en qualité d’Inspecteur d’académie à compétence pédagogique, Germaine B. Joly entreprit des études à l’École des Langues Orientales pour apprendre le grec moderne. Elle fut une des premières à participer à l'aventure de Desmos. Elle avait prêté sa plume à plusieurs reprises à la revue Desmos/le lien ; le présent texte avait par ailleurs être écrit pour être publié dans la revue.

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