Jeudi, 16 Février 2012 17:29

L’AXION ESTI musical, de la poésie à la msique poétique

Critique et historien de musique, Yorgos Monemvassitis, dans l'article du n°37 de la revue desmos / le lien consacré au poète Odysseus Élytis, met en lumière la rencontre entre la poésie et la musique, entre le poète et le compositeur Mikis Théodorakis. Le premier a inspiré le second et le second a permi, par sa mise en musique, la popularisation de l'Axion Esti poétique, donnant ainsi naissance à « une œuvre particulière et complexe dans laquelle s'équilibrent de façon remarquable  [...] la poétique de la parole et la poétique de la musique.»
Nous vous proposons donc, dans notre rubrique mots, images, musiques, de découvrir cet article.


L’AXION ESTI MUSICAL, DE LA POÉSIE À LA MUSIQUE POÉTIQUE

Yorgos Monemvassitis


    L’Axion Esti d’Odysseus Élytis et de Mikis Théodorakis est, chronologiquement, la deuxième œuvre emblématique du compositeur après Epitaphios, datant de 1958, cycle de huit chansons mettant en musique la parole poétique de Yannis Ritsos. Avec Epitaphios naît la chanson populaire de qualité, sous le nom d’entechno laïko tragoudi, terme qui allie l’érudition – en l’occurrence la poésie – et la variété – en l’occurrence, la musique. À travers Axion Esti, Mikis Théodorakis a inventé et a adopté la forme de musique post-symphonique. Dans cette musique se fondent les normes de la chanson à textes européenne et les rythmes et couleurs musicales de la terre grecque. La parole du poète était idéale pour inspirer cette musique inédite et révolutionnaire.


 
    L’oratorio populaire du musicien grec est évidemment inspiré de l’œuvre homonyme du célèbre poète Odysseus Élytis. Le poète l’écrivit à la fin des années cinquante, après quinze ans de silence poétique, et le publia en mars 1960. Le recueil Axion Esti reçut un accueil perplexe car son caractère hyperréaliste en empêcha une compréhension immédiate. Toutefois, il ne tarda pas à être consacré puisque l’on comprit rapidement que le vers « Ce monde, petit et immense ! », qui contient la quintessence du poème, ne concernait pas seulement le poète mais le monde hellénique tout entier.


 
    « Axion Esti est un pas stable dans une réalité en permanente modification, c’est un idéogramme détaillé du pays, l’empreinte digitale claire », commente judicieusement la poétesse Ioulita Iliopoulou.

   
 
    La mise en musique de longs extraits par Mikis Théodorakis a, sans aucun doute, participé à la reconnaissance mais surtout à l’acceptation de l’Axion Esti poétique. Néanmoins, il ne s’agit pas seulement d’une simple mise en musique, mais de la création d’une œuvre particulière et complexe dans laquelle s’équilibrent de façon remarquable les paroles et la musique populaire, le passé et le présent du paysage musical grec, la poétique de la parole et la poétique de la musique.

 
    Le compositeur lui-même relate, dans son style limpide, les commencements de sa création : « Le postier de la Fontaine au Roi, à Paris, passait tous les jours à 15 heures. C’est, je crois, au printemps de l’année 1961 que j’ai reçu Axion Esti, cadeau aimable du poète, et que, le soir même, j’avais déjà ébauché les deux premières parties : La Genèse et La Passion. Je veux montrer à quel point cette musique existait déjà en moi et qu’il ne restait plus qu’à frapper le glaive sur la pierre pour que l’eau vivante de la musique y jaillisse. Même la forme de l’œuvre, avec les riches changements de la parole poétique, tantôt infinie comme l’archipel, tantôt fervente comme un psaume ou disciplinée comme une chanson populaire, m’a offert d’incroyables possibilités que – j’en ai bien peur – je n’ai pas réussi à épuiser dans cette première étude musicale. »


 
    La construction et l’étendue de l’œuvre, mais aussi son orchestration inédite montrent bien la volonté du compositeur de créer quelque chose de nouveau et de particulier. La participation de l’orchestre symphonique annonce le caractère œcuménique, l’utilisation de la chorale renvoie au chœur du drame ancien, le chantre respire Byzance, le chanteur et l’orchestre populaires délimitent la tradition urbaine alors que le santur définit une grécité du continent et de la mer. Cette œuvre offre ainsi une fresque musicale réunissant l’espace et le temps de toute la Grèce. « La langue, ils me l’ont donnée grecque » crie le poète de la parole. « La musique, ils me l’ont donnée grecque » complèterait, nous semble-t-il, le poète des sons.


 
    L’Axion Esti musical, tout comme le recueil poétique, se divise en trois parties : La Genèse, La Passion, Le Gloria. Dans l’œuvre poétique, la troisième partie est appelée Axion Esti. La composition et l’orchestration de l’œuvre se sont achevées en décembre 1963 à Athènes. Depuis lors, l’œuvre a effectué un parcours inédit, même pour les annales musicales internationales. Pour la seule Europe, plus de 500 interprétations ont été réalisées au cours de ses 45 années d’existence. Elle a été présentée et traduite dans de nombreuses langues européennes, en allemand et en suédois notamment. Plus de dix différentes versions ont été enregistrées. Elle trouve écho au-delà des limites du monde grec. Il s’agit à présent d’une œuvre œcuménique, internationale.

   
   
    La première interprétation vivante d’Axion Esti avait été prévue au Théâtre d’Hérode Atticus, aux pieds de l’Acropole, le 14 septembre 1964, dans le cadre des manifestations du Festival d’Athènes, avec le cycle de chansons de Mikis Théodorakis Épiphanie, sur des poèmes écrits par Georges Séféris (qui avait reçu, lui, le prix Nobel de littérature en 1963). Cependant, un personnage politique de l’époque proposa, ou, plus exactement, exigea de Mikis Théodorakis qu’il emploie sa protégée, Éléni Kypraiou dans le rôle du narrateur, à la place de Manos Katrakis. Le compositeur refusa bien évidemment, et ainsi, le concert fut annulé, ou plutôt interdit.

   
 
    Le premier concert de l’œuvre eut finalement lieu le 19 octobre 1964, au Théâtre Rex. L’interprétation, la même que prévue pour l’Hérode Atticus, réunit : Manos Katrakis (le narrateur), Grigoris Bithikotsis (le chanteur populaire), Theodoros Dimitriev (le chantre), l’orchestre populaire avec Kostas Papadopoulos (bouzouki), Lakis Karnezis (bouzouki), Yannis Didilis (piano), Tasos Diakogiorgis (santur), Dimitris Fambas (guitare), la Chorale Mixte de Thaleia Byzantiou, le Chœur des Hommes du Théâtre National et le Petit Orchestre d’Athènes. Le chef d’orchestre n’était autre que Mikis Théodorakis lui-même.

   
 
    Un enregistrement tumultueux de l’œuvre, avec les mêmes interprètes, avait précédé le concert. Les difficultés techniques furent nombreuses. Les studios d’enregistrement de l’époque n’étaient pas assez grands pour accueillir en même temps la chorale, les récitants, les solistes et l’orchestre symphonique. Ainsi l’enregistrement se fit par morceaux dans le centre d’enregistrement historique de la Columbia à Périssos et au studio de cinéma Alpha. Lorsque l’enregistrement s’acheva, on se rendit compte que le résultat sonore était très nettement inférieur aux attentes. Odysseus Élytis en personne et les responsables de la maison de disques proposèrent de ne pas l’éditer. Néanmoins, Mikis Théodorakis insista, arguant que « le monde n’écoute pas avec ses oreilles, il écoute avec son imagination  ». Justice lui fut rendue puisque la version, devenue depuis historique, avec une interprétation inégalée, véritable référence, fut immédiatement et presque unanimement aimée par le monde grec. Une illustration du peintre Yannis Tsarouchis, toujours plein d’imagination, orna la couverture de cette première édition discographique, composée de deux vinyles.

   
 
    La note du compositeur qui accompagne ce premier enregistrement d’Axion Esti s’achève ainsi : « Au diable, dis-je, les contrepoints cérébraux et les relations harmoniques, rythmiques et orchestrales compliquées. Que sorte immaculée l’âme de notre musique, habillée de givre et de rosée. En dansant avec le tambour grec. Laissons les démonstrations aux pays qui ont perdu leur âme et chantons simplement nos peines et nos espoirs de la grécité. »

   

    Il est intéressant de noter que l’Axion Esti d’Élytis et Théodorakis fut finalement joué à l’Hérode Atticus, pour la première fois, le 16 septembre 1988, durant le Festival d’Athènes. Ce fut la première fois que le compositeur grec monta sur la scène de l’Atticus.


Texte traduit du grec par Fanny Maniatis.




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