Pour le deuxième numéro de sa revue Desmos/Le Lien, paru en février 2000, Desmos avait demandé à Sylvie Rollet, maître de conférence en Études cinématographique à l'université Sorbonne Nouvelle - Paris 3, de coordonner le dossier consacré au cinéaste Theo Angelopoulos.
Nous vous proposons donc ici de découvrir ou de relire deux extraits de ce numéro: «Un aveu», l'édito du directeur de la publication puis l'article «Mélancolie fin de siècle» de Sylvie Rollet.
Un aveu
«Ils voient alors devant eux, sur les planches du pont, trois bandes de couleur, de 30 centimètres de large chacune. Blanche au centre, pour la zone neutre. Rouge pour la Turquie. Bleue pour la Grèce. Drapeau insolite, tout en longueur, qui coupe le pont en deux. La frontière.
Le colonel fait un pas sur la bande bleue. Il reste immobile un instant.
Puis il lève un pied et le maintient en l'air, suspendu au-dessus des trois bandes de couleur. Il tourne la tête vers Alexandre.
– Si je fais un pas, dit-il, un sourire entendu sur les lèvres, je suis ailleurs…
Il se retourne et regarde au loin, à l'autre extrémité du pont, le poste frontière turc.
– … ou je meurs, ajoute-t-il. Silence. Le mugissement du fleuve.»*
Le silence régnait aussi dans la salle remplie jusqu'au premier rang lors de la projection du Pas suspendu de la cigogne. Je me souviens encore, presque une dizaine d'années après sa sortie dans un cinéma de la Bastille, du véritable choc que j'ai eu devant des images d'une si poignante beauté. Dans un silence donc, et comme envoûtés, immobiles, les spectateurs regardaient ce film qui osait poser un questionnement existentiel à notre époque où tout le monde s'agite sans cesse pour aller nulle part. Constater que des Parisiens (souvent blasés devant tant de spectacles de qualité dans la capitale), quelques jours seulement avant les fêtes de fin d'année, suivaient avec une telle attention une oeuvre si exigeante, m'a procuré une grande joie. De plus, le fait que le cinéaste fût Theo Angelopoulos et que ce film ait été réalisé entièrement dans des studios grecs par des techniciens grecs, m'a inspiré, je l'avoue, un sentiment de... fierté.
À la sortie du cinéma, après un certain moment sans paroles, aux amis qui m'accompagnaient, à la place de tout autre commentaire, je citais en le paraphrasant Milan Kundera, qui avait dit à peu près ceci: les petits pays ne vivront que tant qu'ils parviendront à créer la surprise.
Alors?
La Grèce vivra.
Yannis Mavroeidakos
* Extrait du scénario Le Pas suspendu de la cigogne
Nous vous proposons donc ici de découvrir ou de relire deux extraits de ce numéro: «Un aveu», l'édito du directeur de la publication puis l'article «Mélancolie fin de siècle» de Sylvie Rollet.
Un aveu
«Ils voient alors devant eux, sur les planches du pont, trois bandes de couleur, de 30 centimètres de large chacune. Blanche au centre, pour la zone neutre. Rouge pour la Turquie. Bleue pour la Grèce. Drapeau insolite, tout en longueur, qui coupe le pont en deux. La frontière.
Le colonel fait un pas sur la bande bleue. Il reste immobile un instant.
Puis il lève un pied et le maintient en l'air, suspendu au-dessus des trois bandes de couleur. Il tourne la tête vers Alexandre.
– Si je fais un pas, dit-il, un sourire entendu sur les lèvres, je suis ailleurs…
Il se retourne et regarde au loin, à l'autre extrémité du pont, le poste frontière turc.
– … ou je meurs, ajoute-t-il. Silence. Le mugissement du fleuve.»*
Le silence régnait aussi dans la salle remplie jusqu'au premier rang lors de la projection du Pas suspendu de la cigogne. Je me souviens encore, presque une dizaine d'années après sa sortie dans un cinéma de la Bastille, du véritable choc que j'ai eu devant des images d'une si poignante beauté. Dans un silence donc, et comme envoûtés, immobiles, les spectateurs regardaient ce film qui osait poser un questionnement existentiel à notre époque où tout le monde s'agite sans cesse pour aller nulle part. Constater que des Parisiens (souvent blasés devant tant de spectacles de qualité dans la capitale), quelques jours seulement avant les fêtes de fin d'année, suivaient avec une telle attention une oeuvre si exigeante, m'a procuré une grande joie. De plus, le fait que le cinéaste fût Theo Angelopoulos et que ce film ait été réalisé entièrement dans des studios grecs par des techniciens grecs, m'a inspiré, je l'avoue, un sentiment de... fierté.
À la sortie du cinéma, après un certain moment sans paroles, aux amis qui m'accompagnaient, à la place de tout autre commentaire, je citais en le paraphrasant Milan Kundera, qui avait dit à peu près ceci: les petits pays ne vivront que tant qu'ils parviendront à créer la surprise.
Alors?
La Grèce vivra.
Yannis Mavroeidakos
* Extrait du scénario Le Pas suspendu de la cigogne
Mélancolie fin de siècle
par Sylvie Rollet * *
Auteur de onze longs métrages depuis 1970, Theo Angelopoulos est probablement l'une des figures les plus «européen» du cinema contemporain. D'abord, parce que toute son oeuvre porte la marque d'un «auteur», tant sur le plan esthétique que thématique. Α la fois scénariste et réalisateur, Angelopoulos a su, en effet, s'entourer de collaborateurs fidèles, en particulier le scénariste italien Tonino Guerra, le directeur de la photographie Georges Arvanitis, le décorateur Mikes Karapiperis et la musicienne Eleni Κaraïndrou. Le caractère européen de son oeuvre est encore accentué par la présence, dans ses films, aux côtés de grands comédiens grecs (la plupart venus du théâtre) d'acteurs originaires de tout le continent, comme Marcello Mastroianni, Julio Brogi, Jeanne Moreau, Μaϊa Morgenstern, Gregory Karr, Harνey Keitel, Erland Josephson ou Bruno Ganz.
Mais c'est plus encore la dimension politique de son cinema qui fait d'Angelopoulos l'une des grandes figures de la conscience européenne. Des dictatures, occupations ou guerres ciνiles, subies par le peuple grec depuis le début du siècle, jusqu'aux conflits actuels dans les Balkans, le cinéaste a fait de l'histoire collective la matière même de son oeuvre.
Angelopoulos naît en 1936, au moment οù s'installe la dictature du général Métaxas. Εn 1945, la Libération est, pour la Grèce, le signal d'une nouvelle occupation: les armées allemandes sont remplacées par les troupes britanniques puis américaine. La guerre ciνile va alors déchirer la population. Lorsqu'elle s’achève, le pays est exsangue. L’élection du maréchal Papagos en 52 instaure, pour longtemps, un régime autoritaire. En 67, un coup d' état militaire porte les Colonels au pouvoir. Α I'heure ou, enfin, la junte s'effondre, en 1974, commence l'occupation de Chypre par l’armée turque. Angelopoulos a alors 38 ans.
C'est à la mise en scène de ce silence impose au peuple grec par les dictatures successives que s’étaient attachés ses premiers longs métrages, La Reconstitution (1970) et Jours de 36 (1972). Avec Le Voyage des comédiens (qu'il tourne durant les derniers mois de la dictature des Colonels), c'est toute l'aventure du XXe siècle européen, l'espoir né du grand rêve révolutionnaire tragiquement désavoué, qui affleure au travers du récit de treize années (1939 à 1952) de l'histoire grecque. Reflet de la mémoire collective, celle de 1a troupe, celle du peuple grec, la narration mime 1es aller-retour du souvenir, ce «passé présent» qui ne peut advenir que sur une scène imaginaire: au sein d'un même plan, le présent soudain s'effondre et le récit bascule dans le passé.
Élément fondamental de la fiction, le théâtre est également, dans le film, l'objet d'une réflexion sur la représentation. À ce titre, Le Voyage des comédiens constitue, en quelque sorte, une image en réduction de l'œuvre d'Angelopoulos: par son ancrage dans l'histoire du peuple grec, certes, mais surtout par son esthétique radicalement nouvelle. Optant pour un cinéma épique (au sens où Brecht parle de «théâtre épique»), Angelopoulos s’écarte, en effet, des ses premiers films, de l'approche « psychologisante » et individualiste communément admise, pour mettre en scène non des individus, mais des groupes socialement déterminés, dans le cadre d'une Grèce rurale, peu à peu vidée de sa population.
Ces audaces formelles, comme l'exigence morale d'un cinéma engagé dans 1es affaires de la cité, expliquent sans doute pourquoi, bien que reconnue depuis longtemps par la critique internationale (avant la palme dΌr, décernée à L’Éternité et un jour en 1998, sept de ses films ont reçu un prix aux festivals de Cannes, de Venise ou de Berlin), l'œuvre d'Angelopoulos passe encore pour être d'un accès difficile.
Avec Le Voyage des comédiens, s’affirme surtout un choix que ne désavouera jamais le cinéaste: le cinema obéit d'abord à un «devoir de mémoire». Les occupations successives se sont, en effet, acharnées à démolir et à reconstruire, pour effacer toute trace du passé. C'est ce lieu hors d'atteinte pour le regard et que traque vainement la caméra, dans Athènes, retour sur l'Acropοle (1982): quête inutile, puisqu'on ne peut cadrer aujourd'hui que des façades interchangeables d'immeubles modernes. Parce que les vainqueurs successifs se sont employés à éradiquer toute trace des rebellions antérieures à leur accès au pouvoir, la figure du «revenant» va venir incarner, dans Les Chasseurs (1977) ou Voyage à Cythère (1984), le « retour du refoulé » révolutionnaire, expulsé de la mémoire collective par la bourgeoisie triomphante. Mais avec Voyage à Cythère, le mouvement s'inverse, comme s'il fallait aussi liquider la mémoire de ces luttes fratricides qui, au sein du peuple grec, ont redoublé les occupations étrangères.
Alexandre le Grand (1980) semble constituer à cet égard une fracture définitive dans la relation au temps qui marque l'œuvre d'Angelopoulos. Le drame mis en scène dans le film (la transformation du prophète en tyran parce que le peuple « a besoin de se créer des dieux, des héros ») commence à l'aube du XXe siècle et se termine aux portes d'une Athènes contemporaine: la fin des utopies était inscrite dès leur naissance, non à la fin du siècle mais à son commencement! Alexandre le Grand constitue donc, sur le mode de la fable, l'ultime réflexion d'Angelopoulos sur l'avortement des rêves révolutionnaires auxquels les divers régimes socialistes ont substitué le culte des « petits pères des peuples ».
Avec L'Apiculteur (1986) et Paysage dans le brouillard (1988), une rupture s'esquisse, sensible dans l'infléchissement donné au motif du voyage (qui structure tous les films d'Angelopoulos ). Le Voyage des comédiens mettait en scène une troupe d'acteurs ambulants, dont les déplacements à travers la Grèce donnaient surtout l'image d'un piétinement, tant l'Histoire semblait se répéter. Pour le vieil homme de l'Apiculteur ou les enfants de Paysage dans le brouillard, perdus dans une Grèce amnésique et silencieuse, le voyage devient un itinéraire initiatique. Dans Le Regard d'Ulysse (1995) ou L’Éternité et un jour (1998), où la quête du passé constitue un motif majeur, le mouvement s’avère essentiellement régressif. Si le déplacement s'impose aux personnages, c'est qu'ils sont comme étrangers au monde qui les entoure, en attente d' un improbable « ailleurs» comme les réfugiés du Pas suspendu de la cigogne (1991). Parvenu au terme de sa vie, le héros de L'Éternité et un jour (dernier volet de la trilogie inspirée par L'Exil et le royaume d’Albert Camus), Alexandre le poète, qui n'a eu d'autre royaume que les mots, comprend que cette quête de la Terre Promise a fait de lui un exilé.
La dimension plus existentielle que politique de cet exil (empruntée à l' Odyssée comme à la tradition chrétienne du mystique errant) fait de l'espace vide a marque même du cinéma d'Angelopoulos. Comme le silence et la paralysie des mouvements qui guettent tous ses personnages, la béance de l'espace trahit d'abord «la blessure, cette plaie ouverte» par la fin de l'espoir révolutionnaire dont parle Angelopoulos. Inlassablement, la caméra cadre de vastes étendues liquides: la mer qui emporte les prisonniers politiques dans Le Voyage des comédiens, ou le lac déserté par les révolutionnaires où le « renégat » des Chasseurs demeure seul. Lorsque s'achève Voyage à Cythère, la mer achève d'engloutir le couple des deux vieux réunis dans la mort. L'impression d'une tension intolérable vient du fait que l'espace, bien qu'infranchissable, peut être parcouru par le regard. Nous sommes à la fois projetés vers le fond du cadre et retenus sur le bord. Mais, à partir de Voyage à Cythère, aux cadres fracturés où s'inscrivaient, dans la période précédente, les fractures historiques, va s'ajouter la perte des repères. Dans Paysage dans le brouillard, les contours s'effacent, comme si les enfants flottaient, hors du monde réel, égarés dans l'espace intermédiaire des limbes. Les lents travellings horizontaux sur les wagons arrêtés des réfugiés, dans Le Pas suspendu de la cigogne, ou l'emploi du champ / contrechamp en longs plans fixes , dans la séquence du mariage au bord du fleuve, achèvent de dessiner une topographie imaginaire de la fracture.
Profondément enracinée dans la civilisation grecque (et par là-même européenne), l'œuvre d'Angelopoulos superpose les strates de la culture antique (de la tragédie des Atrides à l’épopée d'Alexandre) et celles du christianisme byzantin. Les questions en débat dans la Querelle des Images semblent, par exemple, au cœur des interrogations du cinéaste. La défiance que marquent ses premiers films vis à vis du caractère illusionniste du spectacle cinématographique relèverait ainsi d'une position «iconoclaste», tandis qu' à partir de Voyage à Cythère l'image, cessant d’être seulement une «représentation», permettrait «l'apparition» de l'invisible. Toutefois, chez Angelopoulos, le désir d'une traversée des apparences par l'image bute sur une absence. La fréquence des cadres vides où plutôt «vidés», dont les contours même s'effacent, noyés dans la brume, le choix d'espaces largement ouverts au regard, mais infranchissables, dessinent une «esthétique du manque», expression plastique d'une œuvre essentiellement mélancolique.
*
* Sylvie Rollet est aussi l'auteur de l'ouvrage « Voyage à Cythère » : la poétique de la mémoire d'Angelopoulos, L'Harmattan, coll. « Esthétiques », Paris, 2003, et Angelopoulos au fil du temps (dir.), Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2007.
Vous pouvez également visiter le blog de Sylvie Rollet pour plus de renseignements sur toutes ses publications: http://rolletsylvie.blogspot.com
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