Samedi, 31 Décembre 2011 10:06

Promenades dans Athènes avec Christophoros Liondakis

Envers et contre tout, nous continuons notre promenade athénienne. Notre guide est, cette fois, le poète Christophoros Liontakis et son Sourire d'Athènes.
Le petit texte en prose poétique Sourire d'Athènes / Αθηναϊκό μειδίαμα a été publié en grec aux éditions Gravriilidis, à Noël, en 2009.


Promenades dans Athènes
Christophoros Liondakis

Les rues autour de la colline de Strephi. Le marché de la rue Kallidromiou le samedi : voix et gestes se mêlent aux parfums et aux couleurs. Lauriers-roses au coin des rues Voulgarochtonos et Emmanouil Benaki. La maison de Lapathiotis, sur les rues Methoni et Oikonomou, le poète qu’on a appelé « ombre et météore ». Le quartier d’Exarcheia, en avril et en mai, les orangers enivrent sans distinction chasseur et chassé, abolissant arguments et théories.


Monastiraki, dimanche au coucher du soleil. Le bazar fini, ombres et lumières sur les baraques, rares passants et le soleil qui tombe sur les tôles donne de l’éclat à ces petits riens. Le trajet du métro, de Monastiraki à Pétralona, à travers les arbustes de l’ancienne agora, les maisons avec cours et poulaillers suspendus le long des rails. Les orangers et les lumières de la station de Thission dans l’éclat doré du crépuscule. La rue Aiolou. L’église de Gorgoepikos, connue aussi comme chapelle de la Métropole, ses corniches, ses chapiteaux et ses frontons en harmonie avec la coupole byzantine. Les messes de l’été à Metochi du Saint Tombeau. La petite église Agia Dynami coincée près de la porte d’entrée du Ministère de l’Education. L’abandon du monastère Astériou, ses terrasses envahies de fleurs et ses vitres brisées. Les rochers nord de l’Acropole. La Sainte Marina au bas de l’Observatoire ; sur la place Miltos fait du vélo. Juste un peu plus bas, le billard un jour de canicule, les queues humides dans les mains des joueurs torse-nus.

Keramikos avec l’Iridanos. Les ruines du pont, les petites herbes et l’Eglise de la Sainte Trinité. C’est sur ses fondations que Périclès a prononcé son oraison funèbre. La rue Salamine et ses ferrailleurs, la rue Melidoni avec sa synagogue et ses gardiens comme les a saisis l’objectif de Thanos. La place Koumoundourou avec ses élèves qui font l’école buissonière un jour d’hiver ensoleillé. Le quartier de Psiri la nuit avec ses rues étroites et humides, et ce qui reste des cours de Papadiamantis et des spectacles de Michail Bitsakis.

Omonia matin et soir, où ceux qui ont un toit et ceux qui n’en ont pas, travailleurs, chômeurs et émigrés tous ensemble se rencontrent, animés par des curiosités communes. Ballade au coucher du soleil dans le centre qui se vide. Les émigrés déambulent, leur peur soigneusement cachée, persistent à sourire malgré la misère et le désespoir. Ils blaguent entre eux et provoquent les gens pressés et ceux qui semblent être bien installés. Marchandises multicolores étalées sur les trottoirs pollués donnent l’illusion de parterres fleuris. Serrés les uns contre les autres sur les bancs publics tachés, ils trompent leur soif et leur faim en ironisant sur la crise économique. La nuit avance, la fraîcheur aussi, les pas et les gestes s’enhardissent. Le pas suspendu des accrocs et des SDF qui insistent, sans espoir, «insolent » espoir ainsi appelé par Pindare.

Le jour se lève. Et dans les parcs légèrement humides de rosée, la mince végétation qui subsiste.
Jeunes et vieux, dans une coexistence ponctuée de mouvement et d’immobilité.

Avec un peu d’effort, les chaînes de la convention et de l’habitude se relâchent. Ainsi l’inattendu se découvre à travers des itinéraires souvent fréquentés : de vieilles maisons, des portes délabrées, fermés par des fils de fer, arbres redevenus sauvages dans des cours qui témoignent d’une autre époque. Entresols où l’on devine au travers des portes et des fenêtres, des ombres humaines, tendues à la recherche de la lumière, telles les branches des arbres. Les rues, sales pour la plupart, découvrent quelques aspects mystérieux que tu n’avais pas encore découvert. Des étrangers itinérants, vigiles nostalgiques.

L’éblouissante lumière de midi fait apparaître en bas-reliefs les bleus de la ville, mais aussi les bleus et les blessures de l’âme humaine. Leur monde intérieur s’offre pour un bref instant et parfois si tu en saisis un éclat.

L’Acropole sous la pleine lune et les monuments à travers les jeux d’ombres se devinent et prennent vie. Ce sont les sons venant de la rue Aéropagitou et du théâtre Hérode Atticus qui font l’unité et la continuité dans le temps. Tu peux descendre vers les Colonnes sans traverser l’unique partie apparente de l’Ilisos. Après des tours et des détours, tu te rafraîchis dans la cour de Samaritidos. Autrefois lieu de culte d’Agroteras. C’est ici, paraît-il, que Socrate a dialogué avec Phaidros au sujet de l’amour et du beau. Souvenirs anciens et souvenirs d’hier, souvenirs vivant toujours et d’autres en partie effacés.

Tandis que la lune monte derrière le Lycabette, tu t’essouffles, avant d’être nimbé de sa lumière argentée.
Des vieux films dans les rares cinémas en plein air qui ont subsisté. L’adolescence reprend vie avec tous ses excès et ses enthousiasmes candides et les discussions passionnantes jusqu’à l’aube. La sagesse de l’âge mûr cède la place au spontané.
A travers les fenêtres éclairées, on entrevoit désordre et corps dénudés, désirables parce que devinés. Balcons d’où vient une brise légère, un discret parfum de jasmin ou encore, imperceptible, celui du basilic.

Les pigeons sur les trottoirs sales du centre, des adolescents solitaires qu’on distingue à travers les vitres embuées des magasins de jeux vidéos.
Les pavés de Pikionis autour de l’Acropole et de Philopappou. La nouvelle lune, les colonnes brisées de l’Acropole, les rochers glissants du Pnyx sous la lune. Les bancs de Zappeion, humides de rosée à l’aube, à l’heure où l’aurore aux doigts de rose enveloppe l’Hymette.
Les colonnes de Zeus Olympien et la muraille couverte de rosiers en fleurs, mais à présent tout nu, d’une autre beauté, à côté de la Porte d’Hadrien, un mois de mai.
Panepistimiou et Stadiou, du Vendredi Saint au Lundi de Pâques ; c’est alors que tu crois entendre au coin de la rue, les Grillons de Nikos Karouzos.
La vue depuis le 6e étage de l’hôpital Evanguelismos, le bosquet de Syggros après un soudain orage d’été. Tu montes la rue Alcmanos vers la rue Semelis et tu t’enivres de l’odeur des pins. Le côté sud de l’Acropole avec les agaves et le théâtre de Dionysos, comme tu le vois depuis les terrasses de la rue Théonos.
Les rues piétonnes bordées d’oliviers. Les olives jonchant le sol au mois de novembre.
Le monastère de Kaisariani dans la splendeur des arbustes et des cyprès.
Les allées du Champ de Mars dans le halo de la pleine lune, les pieds trébuchant sur les branches coupées et les cendres des feux éteints des bûcherons.
Les maisons néo-classiques de Metaxourgeio, devenues maisons-closes, leurs acrotères suspendus tels les dentiers des vieillards un dimanche après-midi. Regards gênés et conspirateurs à l’entrée, les yeux vides à la sortie. La gare Larissis à minuit, avec ses voyageurs ensommeillés et les autres qui déambulent sans attendre aucun train.

Tout ce qui s’est perdu, et dont la présence est encore sensible.



Traduit du grec par Hélène Belleville

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